Les réverbères : arts vivants

Quand le théâtre devient le Moscou du collectif BPM

Le collectif BPM, que l’on avait déjà rencontré pour La Collection, s’attaque cette fois à un monument du théâtre. Avec Les Trois Sœurs à Trois, c’est une revisite très libre et toujours déjantée que la troupe proposera à la Maison Saint-Gervais, du 12 au 22 février prochains.

C’est durant la pause précédant les répétitions de l’après-midi que nous retrouvons Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud, alias le collectif BPM. Le trio est accompagné de Mathias Brossard et Julien Jaillot, qui signent la direction de jeu et la dramaturgie du spectacle. Rapidement, nous en venons à la genèse de spectacle. Après Vers L’Oiseau Vert en 2022, le collectif avait envie de reprendre une autre pièce du répertoire classique. Comme pour ce précédent spectacle, le titre résonne comme une boutade : Les Trois sœurs à Trois, avec le jeu de mots qui caractérise – en partie, leur palette étant bien plus large – leur humour. Une interrogation surgit toutefois : il y a bien plus que trois personnages à jouer, et ce que veut faire le collectif BPM, c’est davantage réfléchir au rapport à la vie et au bonheur, comme le suggère le texte de Tchekhov. La dimension belle et profonde du texte est contrebalancée par des réflexions du quotidien, bien plus terre-à-terre, mais aussi des jeux de mots, on aurait tendance à l’oublier.

La « musique des mots » avant le coup de théâtre

Tchekhov, dans son œuvre, aime dépeindre des situations, sans donner de leçons. Ses personnages sont avant tout des êtres humains, avec leurs travers, leurs défauts, leurs failles, leurs fragilités. Dans la pièce, les trois sœurs se retrouvent dans un moment de servitude, avec ce retour rêvé à Moscou qui résonne comme un idéal inatteignable. Cette thématique résonne de manière très actuelle, avec des personnages qui s’empêchent eux-mêmes d’avancer. Il y a toujours des raisons de renoncer, et le refus vient bien souvent de soi. Alors, plein d’idées traversent l’esprit du collectif : faut-il incarner plein de personnages, au risque de se perdre ?

Finalement, après avoir fait le tri dans leur réflexion, les BPM décident plutôt de porter des voix. Pour ce faire, ils imaginent une émission de radio, qui fera vivre des archives imaginaires. On suit ainsi la même démarche que dans La collection, les trois personnages incarnés étant, à leur manière, des expert-es de l’œuvre de Tchekhov et des nombreuses mises en scène qui en ont été faites. Pour ce faire, le trio a créé des archives sonores et des références, toutes fictives. Durant l’émission qui se déroulera sous nos yeux, il et elles feront des commentaires enthousiastes sur des mises en scène, montrant finalement plus d’enthousiasme à en parler, que vis-à-vis des mises en scène en elles-mêmes.

Les trois intervenant-es de l’émission seront des miroirs des trois sœurs, avec des noms très proches de ces dernières. Léa sera Irène (pour Irina), l’animatrice qui relance, résume, développe ses propres références, mais n’est pas toujours au clair avec ses choix ; Pierre jouera Machul (pour Macha), grand lecteur, féru des formes les plus pointues, et inattendues, tout en s’avérant fragile et souvent à fleur de peau ; Catherine, quant à elle, sera Helga (pour Olga), une professeur de théâtre spécialiste de Mikhaïl Tchekhov (le neveu d’Anton), qui parle beaucoup de technique, de gestuelle et de jeu, et entretient un rapport étroit à la nature et au vivant. Vous l’aurez compris, ces trois personnages présentent des personnalités borderline, prêtes à basculer à tout moment. De véritables montagnes russes d’émotions !

Une grosse équipe pour retrouver son Moscou

Pour cette mise en scène, les BPM sont accompagné-es de Mathias Brossard et Julien Jaillot qui encadrent, contribuent à la conception et donnent des conseils de dramaturgie au plateau. Il s’agit de trouver l’équilibre entre les deux objets, à savoir le texte de Tchekhov et le spectacle du collectif. Le passage de la salle de répétition au plateau du sous-sol n’a d’ailleurs pas été tout simple : le décor très réaliste – la cour d’une maison au Sud de la France, avec celle-ci en arrière-plan – et imposant est un nouveau partenaire de jeu qu’il faut apprivoiser. Léa Pohlhammer nous confie d’ailleurs l’avoir surnommé Robert de Niro, tant il est impressionnant ! Après deux jours dans cette salle, il faut donc trouver comment exister sur scène, sans être englouti-e par ce décor. D’autant plus que la forme choisie vivante et particulièrement exigeante. Le défi ? Garder l’identité de jeu du collectif BPM, tout en trouvant le ton juste pour cette adaptation.

Il faut ajouter ici que le jeu en miroir de l’œuvre de Tchekhov ne concerne pas simplement la création des personnages. Cette émission de radio, c’est un peu leur Moscou à eux : ils reviennent enregistrer ici au début de la pièce, un an après la mort du producteur de l’émission, qui s’était arrêtée avec lui. Le tout le jour de l’anniversaire d’Irène. C’est donc un retour sur le lieu où ils ont vécu leurs plus grands bonheur. Julien Jaillot évoque alors les poupées russes – décidément, on est dans le thème ! – en parlant des mises en abîme successives de cette création : les personnages reprenant certains archétypes de la pièce, ce retour après la mort du producteur, qui évoque celle du père… Et si l’émission est le Moscou des protagonistes, le théâtre est celui du collectif BPM. C’est leur identité qu’ils distillent dans ce spectacle, tout en faisant résonner la langue de Tchekhov, à la fois drôle et tragique. Les scènes de la vie qu’il dépeint sont aussi celles des personnages de ce spectacle, avec leur part de réalisme, de fantaisie, et surtout le plaisir du jeu, qui résonne avec le plaisir de philosopher de ces personnages. Car dans l’œuvre de Tchekhov, il y a aussi une forme d’absurdité et désuétude qui résonne parfaitement avec ce que fait le collectif BPM.

Humour et humanité

La question se pose alors de parvenir à faire résonner les mots de Tchekhov, pour qu’ils sonnent de manière belle, mais quotidienne, avec toute l’humanité qui leur incombe. Au fil du spectacle, les mots du collectif BPM, transposés au thématiques tchekhoviennes, se mélangent à la langue du dramaturge, pour finalement aboutir au texte originel. Il faut alors conserver l’identité des deux, et ce n’est pas une mince affaire. D’où l’apport nécessaire de Mathias Brossard et Julien Jaillot, mais aussi du reste de l’équipe. Il faut évoquer ici Fredy Porras, qui a conçu l’imposante scénographie, plaçant les protagonistes dans une ambiance particulière. Aux lumières, on retrouve Cédric Caradec, qui doit imaginer une luminosité naturelle et changeante, l’action se plaçant à l’extérieur, tout en pensant à la lumière artificielle provenant de l’intérieur de la bâtisse. Au son, enfin, Andrès Garcia est encore en cours de création : il imagine des jingles et doit superposer le son des commentaires des animateur/trices avec celui des extraits, pour donner un résultat réaliste. Sans oublier les quelques chansons qui jalonneront ce spectacle très sonore.

Traverser le texte et revoir chaque scène

Lors de notre reportage, l’équipe en est donc à peine à son troisième jour au plateau. En débarquant dans la salle du sous-sol, on comprend mieux ce qui nous avait été évoqué : nous nous retrouvons devant la façade d’une impressionnante maison, dans la cour, avec une table, des chaises, et magnifique platane ! Il faut, pour la troupe, apprivoiser ce nouvel espace, le collectif n’ayant jusqu’ici joué que dans la petite salle du 7ème étage. Pierre Mifsud nous glisse alors ce bel aphorisme de circonstance : « Monter en grade, c’est parfois redescendre ! »

Alors que la répétition va reprendre, et que les trois comédien-nes s’équipent de leur micro et perruque, Mathias fait un point sur le planning des prochains jours et donne des indications sur le placement de certains objets ; Andrès règle les micros ; Léa fait une italienne avec Julien… Si l’atmosphère est studieuse, avec de nombreux détails à mettre en place, on n’oubliera pas de souligner l’excellente ambiance qui règne au sein de l’équipe : l’humour n’est pas présent que dans le spectacle, mais jalonne aussi tout ce qui l’entoure. La répétition débute alors, et on rejoue plusieurs fois la même scène, pour tester des intentions, varier les rythmes, travailler les déplacements.

Les discussions qui entrecoupent les moments de jeu se concentrent sur les déplacements, l’utilisation de la chaise de Sergueï (le producteur décédé). La question du rythme est centrale, et Julien insiste sur le fait qu’il faut toujours penser que le jeu est destiné à des auditeur/trices de radio. Le réalisme, à la fois tchekhovien et propre à l’identité des BPM, est omniprésent, dans les moindres détails. On reprend alors plusieurs fois les mêmes répliques, pour tester des intentions, s’assurer de la compréhension du texte, tout en faisant attention aux ressentis sur scène. Mathias et Julien n’hésitent ainsi pas à monter sur la scène pour reprendre certains éléments, proposer des gestes, discuter aussi des réactions des personnages qui ne parlent pas pendant certains monologues. Tout passe par l’échange entre les différents membres de l’équipe. On pense ainsi au jeu sans parole, à ce qu’il peut raconter. Julien insiste sur le fait d’« être au clair avec les codes », savoir quand faire quoi, au plateau, mais aussi dans l’organisation des répétitions : travailler la mémorisation du texte en parallèle, avancer étape par étape… Les éléments se fixent ainsi au fur et à mesure de la traversée de la scène, en travaillant par couches. On réfléchit aux adresses, pour éviter le flou ; à comment utiliser l’espace pour ne pas se cantonner à la table où s’enregistre l’émission ; à résoudre les transitions qui ne fonctionnent pas encore comme escompté… La cohérence dans les propos des personnages et entre les scènes est ainsi au cœur de la réflexion.

Bien sûr, on n’en oublie pas l’identité du collectif BPM, et au milieu de ces discussions de travail pointues et sérieuses, les vannes fusent, sur le teint de Pierre, la couleur des bonnettes des micros, avec beaucoup d’auto-dérision ; on chante aussi… et on se dit alors que si l’ambiance est aussi festive au moment des représentations que durant les répétitions, on ne pourra qu’assister à un spectacle flamboyant et entraînant ! On se réjouit de le découvrir dès le 12 février.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les Trois sœurs à Trois, librement inspiré des Trois sœurs d’Anton Tchekhov, par le collectif BPM, du 12 au 22 février 2026 à la Maison Saint-Gervais.

Direction de jeu et dramaturgie : Mathias Brossard et Julien Jaillot

Écriture, conception et jeu : Catherine Büchi, Pierre Mifsud et Léa Pohlhammer

Consultant : François Gremaud

Scénographie : Fredy Porras

Composition musicale : Andrès Garcia

Lumières : Cédric Caradec

Costumes : Aline Courvoisier

https://saintgervais.ch/spectacle/les-trois-soeurs-a-trois/

Photos : ©Matthieu Croizier

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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