Les réverbères : arts vivants

Radio Dojo : quand le théâtre ouvre un espace de rencontre

Présenté les 10 et 11 octobre 2026 au Centre Espoir de Genève, dans le cadre de la programmation hors les murs de la Maison Saint-Gervais, Radio Dojo transforme un lieu de vie en scène théâtrale, radiophonique et martiale. Une expérience poétique et profondément humaine, où les récits singuliers dessinent une réflexion collective sur la fragilité, la confiance et la condition humaine.

Entrer dans Radio Dojo, c’est déjà entrer dans un autre rapport au théâtre. Nous sommes au Centre Espoir, à Genève, dans une partie du foyer transformée en espace scénique. Le spectacle, conçu par Caroline Bernard avec Belkacem Benaoumeur, Alexandra Nivon et une équipe pluridisciplinaire, est présenté hors les murs par la Maison Saint-Gervais.

Dès notre arrivée, nous découvrons une scène atypique : un tatami, des personnes assises à vue, en attente, et un dispositif lumineux qui dessine une frontière délicate entre le public et les interprètes. Nous nous voyons les uns les autres. Un petit chien vient même se coucher presque sur la scène. Quelque chose se met immédiatement en place : une atmosphère conviviale, familière, inclusive. Nous ne sommes pas tout à fait dans une salle de spectacle, et c’est précisément ce qui fait la force du dispositif. Le théâtre semble avoir trouvé sa place dans le quotidien plutôt que d’avoir imposé au quotidien de se transformer en théâtre.

Radio Dojo part de ce lieu et des personnes qui l’habitent pour nous emmener bien au-delà. Au fil des témoignages, nous découvrons des parcours de vie complexes, des personnes d’âges différents, issues de milieux socioculturels variés et confrontées à des réalités psychiques singulières. Les voix se succèdent, parfois à travers la radio, parfois directement sur le plateau. Certaines histoires nous serrent la gorge, d’autres font sourire, d’autres encore ouvrent des questions auxquelles nous n’avions pas pensé. La force du spectacle tient à cette diversité : aucune existence ne se laisse réduire à une explication simple.

Il y a dans cette proposition quelque chose de profondément poétique, mais aussi de documentaire. Radio Dojo est une œuvre de témoignage, et ce témoignage me semble nécessaire précisément parce qu’il est réel, incarné, dépourvu de toute volonté de donner des leçons. Le spectacle ne cherche ni à attendrir à tout prix ni à fabriquer un discours édifiant sur la différence. Il donne à entendre des paroles, laisse les histoires exister dans leur humour et leur gravité.

Parmi les figures qui traversent cette composition collective, Belkacem Benaoumeur occupe une place centrale. Surnommé le « samouraï social », il raconte notamment son parcours et la manière dont les arts martiaux ont marqué sa vie. Devenu un pratiquant de haut niveau, il transmet aujourd’hui ces disciplines à des personnes confrontées à des troubles psychiques. Sur scène, il incarne aussi une forme de présence généreuse et pragmatique, celle de quelqu’un qui sait faire beaucoup avec peu, qui accueille, organise, traduit, accompagne et trouve des solutions. Son récit dessine le portrait d’un homme dont le rôle dépasse largement une seule fonction professionnelle : il est un point d’appui, un passeur, quelqu’un qui permet aux autres de trouver leur place.

Cette dimension est essentielle. Dans le dojo, les partenaires alternent entre celui qui agit et celui qui reçoit l’action. Personne ne reste définitivement dans une position de force ou de vulnérabilité. Il faut être deux pour pratiquer, apprendre et progresser. Le principe des arts martiaux devient alors une métaphore limpide de la relation humaine : nous avons tour à tour besoin d’aider et d’être aidés, de tenir debout et de nous appuyer sur quelqu’un.

Mais le jujitsu enseigne aussi quelque chose de fondamental : l’art de la chute. Tomber fait partie de la vie. C’est normal, c’est commun, cela arrive à tout le monde. L’enjeu n’est pas de chercher à éviter chaque chute, ni de faire semblant de ne jamais tomber, mais d’apprendre à tomber sans se faire trop mal, à accueillir la chute comme une étape, et surtout à se relever. Peut-être est-ce là l’un des enseignements les plus précieux du dojo : la force ne consiste pas à rester debout en permanence, mais à trouver les ressources pour se remettre en mouvement, parfois grâce à la présence de l’autre.

La mise en scène ne cesse d’ailleurs de nous le rappeler. Elle avance, change de rythme, passe d’une parole à un geste, d’une histoire individuelle à une expérience partagée. On ne reste jamais longtemps dans une position confortable de spectateur passif. Cette circulation donne au spectacle une énergie particulière, tout en évitant de figer les personnes dans le rôle de celles dont on écouterait simplement les difficultés. Ici, elles existent aussi par leur humour, leurs gestes, leurs compétences et leur capacité à entrer en relation.

Et puis vient la fin. Sans rien dévoiler de ce dernier moment, disons simplement que le tatami devient le lieu d’un rituel collectif qui prolonge tout ce que le spectacle a patiemment construit. Les corps, les voix et les présences se rejoignent. Ce qui, au début, pouvait sembler être un dispositif scénique singulier prend alors tout son sens : le dojo n’est plus seulement un décor, mais un espace où la confiance peut se pratiquer.

C’est peut-être là que réside la réussite de Radio Dojo. En partant d’un lieu concret, le Centre Espoir, et de celles et ceux qui y vivent, le spectacle ne s’enferme jamais dans son contexte initial. Il ouvre une réflexion plus vaste sur notre manière de cohabiter, sur les places que nous accordons aux autres et sur la fragilité que nous partageons.

Valentina Luporini

Infos pratiques :

RADIO DOJO de Caroline Bernard, présenté les 10 et 11 octobre 2026 au Centre Espoir de Genève, dans le cadre de la programmation hors les murs de la Maison Saint-Gervais.

Conception et écriture de plateau : Belkacem Benaoumeur, Caroline Bernard, Corentin Laplanche-Tsutsui, Alexandra Nivon, Louise Mutrel et Toco Vervisch

Écriture : Caroline Bernard, Alexandra Nivon, Pauline Rhenter, Belkacem Benaoumeur et Saïd Mezamigni

Textes : Belkacem Benaoumeur, Caroline Bernard et Alexandra Nivon

Performeureuses : Belkacem Benaoumeur, Alexandra Nivon, Caroline Bernard et invité·es

Invité·es : Saïd Mezamigni et les participant·es sur place

Conception du dispositif, lumière et scénographie : Caroline Bernard, Corentin Laplanche-Tsutsui et Louise Mutrel

Création sonore : Toco Vervisch

Administration : David Matthey-Doret

Production : Cie Chemins de traverse

Coproductions : Théâtre Saint-Gervais Genève, Théâtre Vidy-Lausanne, Bonlieu Scène nationale Annecy, Malraux scène nationale Chambéry Savoie et Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon.

Lieu : Aula du Centre Espoir, rue Jean-Dassier 10, 1201 Genève

Durée : environ 1h15

Âge conseillé : dès 15 ans

Photo : © Louise Mutrel

https://saintgervais.ch/spectacle/radio-dojo/

Valentina Luporini

Valentina Luporini est comédienne, metteuse en scène et dramaturge pour le Collectif Humagine. Elle a également obtenu un doctorat en philosophie entre l'Université de Genève et la Scuola Normale Superiore. Parallèlement, elle développe des projets musicaux pour la production théâtrale avec Diego Rodriguez Puerta.

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