La maison des morts
Avec The Other Place. After Antigone, Alexander Zeldin fait entrer Sophocle dans une demeure bourgeoise britannique, où le deuil devient une lutte pour le pouvoir, la mémoire et la possibilité de vivre.
Il y a de grandes baies vitrées, une cuisine contemporaine, des sacs de chantier ou de vêtements, des arbres qu’on envisage d’abattre pour laisser entrer davantage de lumière. Chris – remarquable Nick Fletcher, tendu et autoritaire esquissant un geste de royauté à la Créon en manipulant son manteau comme une toge souveraine – est satisfait de sa maison. Les transformations avancent, les portes coulissent admirablement, les projets se multiplient.
Avec sa compagne Erica – superbe Alicia Charles toute en intériorité blessée – et Leni (poignant Tylan Grant), l’enfant de celle-ci, il entend construire un avenir débarrassé des pesanteurs du passé. Pourtant, au milieu de cette réussite domestique soigneusement aménagée, demeure une urne funéraire. Elle contient les cendres d’Adam, son frère, qui s’est suicidé plusieurs années auparavant. Un mort dont la présence continue d’empoisonner l’existence des vivants. Et que deux jeunes femmes, ses filles Annie et Issy, ne parviennent pas à quitter. Pour incarner Annie, reprenant certaines dimensions d’Antigone, Ella Bruccoleri module bien le désarroi et la détresse d’un personnage plus perdu et épuisé que résistant et toujours sur le point de s’effondrer.

Sophocle relu et transformé
Alexander Zeldin installe ainsi The Other Place. After Antigone dans une situation apparemment banale. À l’occasion d’une cérémonie destinée à disperser les cendres de leur père, les deux sœurs se retrouvent dans leur maison d’enfance. Issy, la cadette, y habite de nouveau, hébergée par son oncle après des difficultés professionnelles. Annie, l’aînée, en est absente depuis longtemps. Son retour inquiète les autres occupants. Chris souhaite tourner définitivement la page. Annie s’oppose à la disparition de ce qui reste matériellement de son père. Issy tente de rapprocher des êtres dont elle connaît trop bien les fragilités.
Dans l’Antigone de Sophocle, la catastrophe naît d’un affrontement ouvert. Après la guerre fratricide entre Étéocle et Polynice, Créon, devenu souverain de Thèbes, interdit que le second reçoive les honneurs funéraires. Antigone brave cet ordre au nom d’obligations qu’elle estime supérieures aux lois humaines. Son geste fait éclater une contradiction irréductible entre l’autorité politique et les devoirs envers les morts.
Zeldin conserve les fondements de cette opposition, mais en bouleverse la nature. Créon devient Chris, propriétaire de la maison et détenteur d’une autorité à la fois matérielle, économique et affective. Annie retrouve quelque chose de l’insoumission d’Antigone. Issy hérite, plus librement encore, d’Ismène, la soeur d’Antigone. Cependant, le mort n’est plus Polynice, privé de sépulture pour avoir combattu sa cité. Adam a été incinéré, ses cendres conservées au sein de la famille. Le conflit ne porte donc plus sur le droit d’accomplir des rites funéraires interdits. Il concerne la liberté de décider ce qu’il adviendra des restes du défunt et, plus profondément, la place que son souvenir doit continuer d’occuper.
Une séquence condense admirablement cette transformation. Pour résoudre le différend autour de l’urne, Chris entreprend de répartir les cendres dans un sachet en plastique. Le père devient une matière à partager. Ce qui demeurait symboliquement entier se trouve morcelé sous les yeux de ses filles. Zeldin atteint ici une justesse cruelle. Issy elle-même, habituellement soucieuse de ne contrarier personne, ne supporte pas de voir les restes de son père abandonnés sur une table. Même sa protestation semble encore demander pardon.

Annie reléguée
La maison prolonge cette dépossession. Ses ouvertures toujours plus grandes contrastent avec l’opacité croissante des rapports familiaux. Les transformations entreprises par Chris et Erica promettent un nouveau départ, mais supposent aussi l’effacement d’une histoire antérieure. Annie finit par dresser une tente dans le jardin.
Reléguée à la périphérie du foyer, elle occupe un territoire précaire, à la fois refuge, souvenir et lieu de protestation. Impossible de ne pas songer à Antigone enfermée vivante dans son tombeau. Toutefois, l’analogie trouve sa limite : l’héroïne de Sophocle subit une condamnation politique, tandis qu’Annie choisit cette forme d’occupation après son exclusion du foyer. L’image est puissante, sans constituer une équivalence dramatique exacte, ce que d’ailleurs Zeldin n’a jamais cherché dans son écriture.
Violence sous la peau
Une autre différence sépare radicalement les deux œuvres : Zeldin introduit des violences sexuelles dont la tragédie de Sophocle ne propose aucun véritable équivalent. L’une concerne Chris et Annie. Dans une confrontation où ressurgissent leur ancienne proximité et le départ imposé à la jeune femme, Chris évoque les raisons qui l’ont conduit à l’éloigner. Annie se souvient d’un oncle autrefois plus libre, plus joyeux, tandis que le dialogue laisse apparaître une intimité ancienne, secrète et profondément troublante. Puis Chris se couvre la tête d’un torchon rouge, comme pour reconstituer sous ce tissu l’abri d’une tente. Il embrasse Annie, qui lui rend son baiser. Leur échange se prolonge. Jusqu’à une gestuelle mêlant la supplication, le crachat et le baiser. Erica les surprend à leur insu.
Cette scène n’est donc pas la représentation d’un rapport sexuel consommé. Elle montre des baisers incestueux entre un oncle et sa nièce, tandis qu’une didascalie les inscrit dans la continuité d’un secret ancien. La distinction importe, car elle permet de mesurer la complexité de l’épisode sans lui attribuer ce que le texte ne montre pas. Le caractère réciproque de certains gestes n’efface en rien l’asymétrie d’une relation marquée par l’autorité de Chris, ancien responsable des deux enfants après la mort de leur père. L’échange fait surgir, dans un présent brutal, une histoire de domination et de frontières familiales transgressées.

Confrontation
La séquence nocturne entre Issy et Terry, également appelé Tez (l’expérimenté Jerry Killick vu chez Tim Etchells et Forced Entertainment), emprunte un chemin différent. Dans la cuisine, au milieu de la nuit, une familiarité faite de plaisanteries et d’alcool bascule. Vaguement inspiré du divin Tirésias chez Sophocle annonçant ici le carnage, Terry sexualise brutalement leurs échanges, annonce explicitement son désir de coucher (baiser) avec Issy, puis tente de l’embrasser. Elle se dérobe. Il prétend alors qu’elle l’a encouragé et lui reproche son attitude. La violence repose sur ce glissement : parce qu’une femme a plaisanté ou flirté, l’homme croit pouvoir disposer d’elle
La même cuisine, les mêmes objets, les mêmes corps deviennent soudain étrangers. Issy oppose à Terry un refus de plus en plus net, jusqu’à lui ordonner de sortir faisant claquer son Get Out (Fous le camp). Imogen Elliott fait de cette progression un moment essentiel de son interprétation. La gêne, la colère, une forme de honte puis l’affirmation de soi se succèdent sans que le personnage puisse être réduit à une victime impuissante. La scène souligne avec une précision dérangeante comment une transgression peut s’abriter derrière la plaisanterie et comment l’agresseur tente ensuite de déplacer sur l’autre la responsabilité de son comportement – un triste classique de la masculinité toxique.
Ismène reprend sa vie
C’est Issy qui constitue peut-être la transformation la plus féconde imaginée par Alexander Zeldin. Chez Sophocle, Ismène apparaît d’abord comme la sœur qui refuse de suivre Antigone dans sa révolte. Elle mesure le danger d’une transgression de l’ordre établi et rappelle la condition des femmes dans une société dominée par les hommes. Mais cette prudence ne doit pas être confondue avec une absence de courage. Lorsqu’Antigone est condamnée, Ismène souhaite partager son sort.
Issy hérite de ces contradictions, mais Zeldin lui donne une existence plus développée, traversée par des difficultés professionnelles, des aspirations personnelles et un sentiment persistant de culpabilité. Créatrice de vêtements réalisés à partir de pièces anciennes qu’elle transforme, elle tente de construire une activité indépendante. Pourtant, elle reste matériellement dépendante de son oncle. Cette situation détermine sa liberté de parole. Elle accepte, temporise, esquive les conflits. À force de vouloir préserver chacun, elle semble avoir oublié ce qu’elle désire pour elle-même.

La révélation : Imogen Elliott
Imogen Elliott lui apporte une qualité de présence remarquable. Dès l’ouverture, lorsque son smartphone reçoit les messages annonçant l’arrivée d’Annie, quelque chose se joue déjà dans son corps. Le regard se détourne, l’attention se fragmente, les réponses adressées aux occupants de la maison paraissent parfois décalées. Son visage laisse apparaître des émotions qu’Issy s’efforce aussitôt de dissimuler. Les petits rires, les hésitations, les changements soudains de ton composent une manière d’être au monde fondée sur la vigilance. Elle écoute ce que disent les autres tout en anticipant ce qui pourrait arriver.
La révélation de la relation incestueuse entre Annie et Chris précipite l’émancipation d’Issy. Apprendre ce que les autres lui ont caché provoque un effondrement. Mais, contrairement à Annie, elle transforme ce bouleversement en départ. Elle affirme vouloir vivre sa propre vie, emporte les cendres du père et quitte la maison. Le geste rompt avec une longue histoire de soumission affective. Imogen Elliott lui confère une force qui ne tient pas à une soudaine assurance héroïque : son personnage paraît enfin trouver l’appui physique et moral qui lui manquait. Pourtant, ce choix demeure terrible. Derrière elle, Annie lui crie son amour. Issy ne revient pas.

Les survivants
Le dénouement rend cette contradiction insoutenable. Après le départ d’Issy, Annie rejoint la tente. Leni s’y rend à son tour et en ressort bouleversé. La découverte du drame provoque un effondrement dont les conséquences dépassent désormais le seul cercle des deux sœurs. Le texte suggère fortement le suicide d’Annie, sans imposer une représentation réaliste de cet acte – commis par pendaison chez Sophocle, ici perpétré hors champ à l’aide d’un couteau. Erica pousse un cri. Chris, laissé seul, refuse les regards qui se portent sur lui. La frontière entre la maison et la salle se fissure lorsqu’il interpelle directement le plus. Celui qui entendait maîtriser son foyer ne supporte plus d’être vu.
C’est là, finalement, que The Other Place trouve sa nécessité. Moins dans la transposition des figures antiques que dans le destin nouveau accordé à Ismène. En donnant à Issy une véritable trajectoire, Alexander Zeldin déplace le regard vers celle qui doit continuer à vivre au milieu des ruines. Portée par l’interprétation subtile tour à tour somatique, sidérée et déterminée d’Imogen Elliott, cette jeune femme rappelle qu’il existe, face au deuil, une autre exigence que la fidélité aux morts : celle de préserver la possibilité d’une vie. Son départ n’abolit pas la tragédie. Il la rend peut-être plus cruelle encore, parce qu’il oblige à reconnaître qu’on ne peut pas toujours sauver les autres sans risquer de se perdre soi-même.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
The Other Place. After Antigone. d’Alexander Zeldin, d’après Antigone de Sophocle, à la Comédie de Genève, du 8 au 14 octobre 2026
Mise en scène : Alexander Zeldin
Avec Ella Bruccoleri, Alicia Charles, Imogen Elliott, Nick Fletcher, Tylan Grant, Jerry Killick
https://www.comedie.ch/fr/fr/the-other-place
Photos : ©Martin Argyroglo for a Zeldin Company
