Rasez le Salève…
… Je veux voir la mer ! –– Le procès du Léman de Marlo Karlen, par la Compagnie Le Château en scène, au port de Coppet, jusqu’au 13 septembre 2026.
Des spectacles sur la folie des hommes forment une cohorte intéressante, « passionnante et compliquée, pathétique et cocasse », aurait ajouté Louis Jouvet. Ils disent tous la même chose : que la vie est difficile, que la folie des hommes l’emporte toujours, et montrent au public les blessures et les déchirures qui mènent à la révolte. L’intérêt de ce joli spectacle est dans la façon de le dire, entre la fantaisie sortie de l’onde et une certaine réalité sortie de l’ombre.
« Rasez le Salève, je veux voir la mer ! » Cette boutade résonne parfaitement avec le propos du spectacle : vider le Léman pour plus de jouissance ! Comme le chantait Boby Lapointe : « Ah, ça pour une sonnerie, c’est une belle sonnerie. »
Cette compagnie porte son style de représentation depuis le succès de son spectacle autour de Casanova. Un mélange de réalité noyée dans l’imaginaire, avec des textes en création : ici Marlo Karlen et des musiques originales : pour ce spectacle Tristan Seewer. Voici une volonté d’originalité tout à son honneur.

Gargantua, dans ses jeux d’enfant, aurait déplacé des montagnes et, comme tous les mômes, créé des catastrophes, dont celle de faire se lever une vague de tsunami qui aurait balayé les rives, et notamment Coppet. Gargantua est arrêté, enchaîné tel Gulliver et sommé de comparaître en justice. Profitant de la peur généralisée – cette passion qui gouverne le monde –, l’intérêt particulier s’impose et, sous couvert d’un bonheur nouveau, propose de vider une partie du Léman. Ce sera sans compter la sylphide Dame du Lac et autres nymphes inspiratrices de la révolte populaire, avec une sorcière plutôt sympa et rousse, comme il se doit.
Au port de Coppet, le cadre est somptueux. La magie du lieu s’augmente d’un magnifique îlot sorti des eaux, un monde où vivent les créatures lacustres et enchanteresses. Une remarquable réalisation de Lorraine Roussy. En face siège un tribunal, au sens de la justice élastique et à la lecture des choses bien utile. Ici, la rigueur des lignes s’accorde avec le noir des âmes grises.
C’est un spectacle généreux qui est offert au public. Tout d’abord par la mise en scène de Delphine Barut, simple, forte et pleine de trouvailles, notamment avec cette immense vague qui prend le public par surprise. Merveilleux ! À cela, on peut ajouter le placement des promoteurs autour du public, qui donne un caractère excessif à leurs discours et les transforme en bavardage. Tout au long du spectacle, les choses sont justes et particulièrement efficaces. Une mise en scène qui donne à la pièce un beau dynamisme et une sinistre gaieté.

Alors oui, le procès est inique, on s’en doute, la révolte légitime, les arguments autour du bonheur nouveau spécieux, et les calicots portent la voix des sans-voix. Un personnage d’enfant, tel un Petit Poucet, devient le porte-parole des causes perdues, face à une justice plus animée par une forme de passion justicière que par la justice véritable. C’est là que réside un léger défaut de narration. Ce texte, qui naît de l’amour du monde et non du dédain des humains, porte une intrigue qui auraient mérité des personnages avec davantage de relief et une histoire avec un peu plus de rebondissements.
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas seulement une troupe qui offre ce spectacle. C’est bien plus que cela. C’est un bourg, une région, et à cela le public est sensible. Il reconnaît là quelque chose qui lui appartient. C’est sans doute, de l’art populaire : celui qui vient des gens et qui, le soir venu, retourne vers eux.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Le Procès du Léman, de Marlo Karlen au Port de Coppet, du 27 août au 13 septembre 2026.
Mise en scène : Delphine Barut
https://www.chateau-en-scene.ch
Photo : © Sophie Maire
