Les réverbères : arts vivants

Ici vu d’ailleurs

Avec Écrire Genève, présenté par La Bâtie dans le magnifique jardin du Musée Ariana, Philippe Macasdar adresse à la cité de Calvin une étrange déclaration d’amour composée avec les mots d’une trentaine d’écrivain-es qui l’ont traversée, habitée, admirée ou copieusement détestée. Une lecture-performance érudite et généreuse, remarquablement dite, dont la forme quelque peu foutraque laisse le public chercher son chemin dans ce formidable labyrinthe littéraire.

Le cadre est somptueux. Entre chien et loup, sous les frondaisons de l’Ariana, avec derrière le plateau la façade vénérable du musée et, au-dessus de nos têtes, les bustes de personnages illustres donnant à la représentation la solennité nécessaire. Un grand rectangle blanc posé devant la pierre ressemble à une immense page encore vierge. Seuls quelques moustiques genevois, visiblement non accrédités mais très au fait de la programmation de La Bâtie, viennent troubler cette belle soirée de septembre. Et puis voilà qu’un homme arrive de loin. Philippe Macasdar traverse le jardin comme un voyageur quelque peu déboussolé, chargé d’un improbable barda. Il s’approche de la lourde porte du musée, frappe et demande : Esprit de Genève, es-tu là ? Silence. Alors, sans réponse, il va tenter de le faire parler par les livres.

L’idée est belle et ancienne chez celui qui dirigea pendant près d’un quart de siècle le Théâtre de Saint-Gervais. Macasdar fait remonter cette recherche sur Genève à sa découverte, en 1977, du Septième Homme de John Berger et Jean Mohr. Dès 1991, à la Comédie, il proposait En passant par la Suisse, en passant par le monde, avant de multiplier à Saint-Gervais les projets autour de Genève je me souviens et d’Ici c’est ailleurs. En 2019, ICI, histoire(s) de Genève poursuivait cette exploration. Écrire Genève est donc moins un nouveau projet que la suite d’une recherche menée presque toute une vie. La question demeure passionnante : de quoi une ville est-elle faite sinon du regard que les autres posent sur elle ?

Ainsi, « les mots-boussoles » de Stendhal, Romain Rolland, Dostoïevski, Borges, Mary Shelley, Albert Cohen, Musil et tant d’autres deviennent autant de miroirs pour redécouvrir le territoire local avec les yeux de l’étranger. Un carrefour de points de vue où se croisent exilé-es, penseur-euses et artistes. Et tout y passe : le lac, la rade, le Jura, le Mont-Blanc, Hodler, Calvin, la bise, la beauté de la ville, sa sinistrose, son rapport à l’argent, ses banques, ses coqs et cette gare Cornavin devenue carrefour anthropologique.

Philippe Macasdar est ici dans son élément. Quel lecteur. Il ne récite pas : il habite. Il trouve la chair derrière la citation, change de couleur, fait surgir l’ironie, la colère ou la mélancolie d’une phrase remontant du fond d’un siècle indéterminé. Son immense culture ne s’étale jamais comme un diplôme : elle se transmet. Il confirme cette qualité de passeur qui aura marqué son parcours dans le théâtre romand. En cela, il fait sienne la citation de Francis Ponge : « La fonction de l’artiste est fort claire : il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. »

Voilà pour le fond. Pour la forme, c’est une autre histoire. Macasdar arrive avec un grand sac Tati, de vieux albums de cartes postales, quelques livres, deux colis de la Poste et diverses affiches liées à l’histoire politique, sociale ou littéraire de la ville. Il arpente la grande page blanche de la scène avec une fébrilité énigmatique et extirpe de petites pochettes en plastique jauni les extraits de textes qui nourrissent le spectacle. Le procédé possède un charme évident. Mais rapidement, on aimerait voir ce qu’il regarde. Voir les cartes. Identifier les livres. Situer davantage les auteurs. Comprendre pourquoi tel fragment succède à tel autre. Quelques repères supplémentaires auraient probablement permis de donner corps à ce magnifique matériau sans transformer la soirée en conférence universitaire.

Et le paradoxe du spectacle tient là : Macasdar possède tellement de choses à transmettre qu’il semble ne pas se soucier du fait qu’il faut aussi construire une forme. Les lectures s’enchaînent ainsi densément, sans chronologie apparente ni véritable fil dramaturgique immédiatement perceptible. Les accessoires arrivent, les affiches apparaissent, les citations ricochent. Même la sonorisation, capricieuse ce soir-là, ajoute une fragilité artisanale à cet ensemble qui semble parfois se fabriquer devant nous.

Une occurrence résume particulièrement cette frustration. À plusieurs reprises surgit en voix off un étrange et pathétique écho : « Geneva… Geneva… » Pour qui possède la référence, c’est magnifique. Il s’agit de Mary Shelley’s Frankenstein, réalisé par Kenneth Branagh en 1994, avec Branagh dans le rôle de Victor et Robert De Niro dans celui de la Créature. Macasdar est depuis longtemps hanté par cette séquence où l’acteur hurle le nom de la ville. Mais sans la clé, que comprend le spectateur de ce mystérieux Geneva revenant comme un leitmotiv ? Quelques mots auraient suffi à ouvrir tout cet imaginaire. Ici comme ailleurs, Macasdar fait confiance à la culture du public peut-être un peu plus qu’il ne devrait.

Puis enfin apparaît Ève dans la dernière partie de la performance. Fille de postier, elle aimait lire les cartes postales centralisées à la gare avant leur distribution et conservait pour elle les plus savoureuses. Soudain, les albums deviennent un héritage et le spectacle trouve enfin une fiction possible. On s’imagine alors que le voyageur reçoit ces cartes en héritage improbable de cette aïeule, découvre Genève à travers elles et vient à son tour confronter les récits à la ville réelle. Les pièces du puzzle peuvent commencer à s’assembler, le patchwork devenir tapis persan. La littérature devient ce que Macasdar espérait : une manière d’habiter un lieu en passant par les yeux des autres. Et Genève apparaît pour ce qu’elle est profondément dans cette proposition : une ville construite autant par celles et ceux qui y naissent que par celles et ceux qui y arrivent.

La fin poursuit ce chemin. Sur le plateau résonne la voix de John Berger lisant un extrait du Septième Homme, ouvrage consacré à la condition des travailleurs migrants. La gare revient. Les trains. La Poste. Les courriers. Les migrations. Puis une bande-son de jeunes rappeurs genevois prend le relais comme si hier passait le témoin à aujourd’hui. Enfin, après les premiers saluts, Macasdar convoque Jean Ziegler et sa rencontre avec le Che Guevara qui lui a indiqué que son combat devait se mener ici, « dans le cerveau du monstre ». Macasdar relie lui-même depuis longtemps cette anecdote à la créature de Mary Shelley. Et peut-être est-ce cela, finalement, l’esprit de Genève. Pas une essence. Pas Calvin. Pas les banques. Pas même le Jet d’eau. Mais une tension permanente entre l’ici et l’ailleurs, l’accueil et le rejet, l’argent et l’idéal, la prudence et la révolution. Entre les morts qui continuent à parler et les vivants qui reprennent leurs mots.

Malgré ses coutures visibles, sa dramaturgie aléatoire et une forme qui mériterait d’être davantage aboutie, Écrire Genève touche donc juste. Et contrairement à certaines généreuses productions précédentes de Macasdar, l’entreprise évite ici la boulimie textuelle : une bonne heure suffit à donner envie de découvrir tous ces auteur-es.  Cette accumulation de livres, de cartes, de souvenirs et de fantômes ressemble finalement à la lettre d’un amoureux qui a fini par trouver la réponse à sa question : Esprit de Genève, es-tu là ? Oui. À travers les époques, dans les regards, les livres, les gares, les exils, les migrations, les cimetières et toutes celles et ceux qui, venus d’ailleurs, finissent par écrire un petit morceau d’ici.

Stéphane Michaud

Infos pratiques

Écrire Genève, traversées d’une ville à livre ouvert, de et avec Philippe Macasdar.
La Bâtie-Festival de Genève, scène extérieure du Musée Ariana, les 2 et 3 septembre 2026.

Avec des extraits de textes d’Arthur Adamov, Walter Benjamin, John Berger, Aurora Bertrana, Blerim, Jorge Luis Borges, Albert Cohen, Colette, Jean Le Rond D’Alembert, Jacques Derrida, Fiodor et Anna Dostoïevski, Alexandre Dumas, Lajzer Aichenrand, George Sand, Nicolaï Gogol, Georges Haldas, Esteban Inardi, Vladimir Illitch Lénine, Maria Teresa, Robert Musil, Gérard de Nerval, Aniouta Pitoëff, Rosa Regàs, Rainer Maria Rilke, Romain Rolland, Jean-Jacques Rousseau, Fama Diagne Sène, Mary Shelley, Stendhal, August Strindberg, Zana et Jean Ziegler.

Photos : ©Stéphane Michaud

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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