Respirer même quand on ne peut plus
Une Margot Le Coultre impressionnante de justesse, les mots de Julie Gilbert qui résonnent comme autant de coups de poing, une partition virtuose imaginée par Lou Ciszewski : Quoiqu’il arrive. Respire. frappe juste et en plein cœur. Il reste encore deux représentations, les 26 et 28 mars.
Première « portative » du Théâtre du Loup, Quoiqu’il arrive. Respire. est, comme nous l’expliquait Julie Gilbert en interview, imaginée pour être jouée dans différents lieux, sans sonorisation ni lumière. Dans ce monologue de 35 minutes, Margot Le Coultre incarne – et le terme n’est pas usurpé – une combattante et professeure de MMA (Mixed Martial Arts), qui vient de perdre un combat et s’y est blessée. En rentrant, elle s’est arrêtée au Théâtre du Loup pour assister à une représentation de Laisse Béton (Merci Renaud) – et voilà le lien tout trouvé avec la première création maison du Loup – invitée par la comédienne jouant la mère de Jérémy*. Devant nous, elle réfléchit aux propos de la pièce, à son combat, la manière dont elle l’a perdue, mais aussi à sa place en tant que femme dans ce milieu – elle est « la seule prof meuf » du club – et au sein de l’espace public. À sa manière, elle cherche une façon de faire communauté, de vivre en collectif au-delà des rapports de force. Ce questionnement la prend aux tripes, et elle nous invite finalement à vivre en banc, tels les dauphins rayés…
Expérience unique
Un des objectifs de ce format de « portative » est de vivre avec le voisinage : les représentations ont lieu hors les murs, dans le garage ou la menuiserie d’à-côté, ou encore sur un parking. L’idée de faire corps, collectivement, est ainsi au cœur du projet. En ce samedi 21 mars, nous nous sommes rendu-es à Arve 1 et 2, centres d’hébergement collectif pour requérant-es d’asile. 450 personnes primo-arrivantes y sont hébergées, en provenance de différentes régions du monde. On y retrouve des familles, mais aussi des hommes et des femmes seul-es, selon diverses conditions d’hébergement. Des cours de français et différentes formations leur sont proposé-es, de manière à ce qu’ils et elles puissent s’intégrer au mieux dans la société genevoise. Deux travailleur-euses sociaux/ales nous expliquent leur rôle à l’issue de la pièce. Julie Gilbert nous précise alors qu’aucun-e habitant-e n’est venu-e, malgré la proposition du Loup, pour diverses raisons, et notamment une vie déjà bien remplie et complexe dans ce cadre. Les enfants, quant à eux, se montrent particulièrement curieux. Une quinzaine d’entre eux nous accueillent et cherchent ensuite à voir le spectacle à travers les vitres de la cuisine dans laquelle la pièce se joue. Si une spectatrice évoque, durant la discussion qui a suivi, une forme d’inconfort à prendre leur place, en tant que blancs/ches privilégié-es – ou quand la bien-pensance prend le pas sur le recul critique – notre ressenti est bien différent : à voir les sourires sur les lèvres de ces enfants, on se dit qu’ils et elles sont plutôt curieux-ses et fier/ères de nous accueillir. Pour une fois, le Théâtre vient à eux, et non l’inverse. Et les voilà tout à leur joie de venir applaudir la comédienne et rester là pendant la présentation des lieux. Une véritable porte d’entrée pour l’échange et la communication entre les habitant-es des lieux et le milieu culturel environnant.

Si l’expérience est aussi unique, c’est avant tout grâce à l’impressionnante performance de Margot Le Coultre. Elle qui nous avait déjà marqué-es dans Contre-jour ou dans Les larmes amères de Petra von Kant se montre au sommet de son art dans Quoiqu’il arrive. Respire. Arrivant dans son jogging vert et gris, sa présence emplit immédiatement l’espace. Ses premiers mots résonnent dans un parler vrai qui surprend, loin des déclamations qu’on peut attendre au théâtre. Les adresses au public, à travers le tutoiement et le regard permet de prendre véritablement les spectateur/trices à parti, de manière à les intégrer complètement dans la pièce. Sans jamais nous mettre mal à l’aise. Sa gestuelle est celle de la sportive qu’elle incarne : étirements, mouvements d’épaule pour voir à quel point celle-ci est meurtrie par le combat, sautillements, prises d’appui… Tout, dans sa performance, impressionne. Le point culminant demeure sans doute cet écho au titre du spectacle (et à celui de cet article) : racontant son combat, elle narre un moment durant lequel elle n’arrivait plus à respirer. Son souffle semble alors se couper, et on en vient à ressentir la même chose. Rarement, au théâtre, on aura autant ressenti avec la protagoniste au plateau.
Faire corps, ensemble
Alors, grâce à cette incroyable performance d’actrice, orchestrée au millimètre par la mise en scène de Lou Ciszewski, les mots de Julie Gilbert touchent en plein cœur. Sans tout dévoiler, on évoquera les remarques des coachs masculins envers les combattantes du cours de Joana, rappelant sans cesse qu’« elles ne sont pas prêtes ». Se pose alors la question de leur place ici, mais aussi dans la société, elles à qui on a toujours dit de ne pas crier, de ne pas être trop turbulentes, de rester bien à leur place. Si bien que quand cela s’avérerait nécessaire, pour se défendre d’une agression par exemple, elles ne savent pas le faire, par manque d’entraînement… On peut y voir une dimension féministe, mais cela va bien au-delà : ici, en évoquant les rapports de force, Joana tend plutôt à les dépasser. Elle évoque l’état de fait auquel elle fait face, mais ne cherche pas à placer les genres en confrontation.

Au contraire, Joana réfléchit à une manière de vivre ensemble, mieux, sans adversité. Les combats qu’elle évoque, à savoir le sien et celui des jeunes qui veulent faire libérer Jérémy* dans la pièce, peuvent être dépassés sans violence. Elle nous invite ainsi à penser comme les dauphins rayés, à prendre conscience que le souffle des baleines est aussi indispensable à l’écosystème que les plantes qui recyclent le CO2 et produisent notre oxygène. Le lien se fait alors, subrepticement, avec l’ouvrage qui a inspiré de nombreuses réflexions du spectacle : Non-noyées, d’Alexis Pauline Gumbs. Avec cette réflexion centrale : comment arrêter d’être auto-centré-es, et réfléchir à un environnement plus large, pour vivre ensemble en dépassant les rapports de domination, quels qu’ils soient ?
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Quoiqu’il arrive. Respire. de Julie Gilbert, du 17 au 29 mars 2026 au Théâtre du Loup, hors-les-murs, dans différents lieux.
Mise en scène : Lou Ciszewski
Avec Margot Le Coultre
https://theatreduloup.ch/spectacle/quoiquil-arrive-respire/
Photos : ©Julie Gilbert
