Des larmes amères pour envisager l’amour

L’amour peut conduire à toutes les extrémités. Voilà une maxime qui sied bien aux Larmes amères de Petra von Kant, une pièce de Fassbinder à voir avec six comédiennes, jusqu’au 20 novembre aux Amis musiquethéâtre, dans une mise en scène de Léa Déchamboux.

Petra von Kant (Marie Druc) vit seule avec Marlène (Wave Bonardi), son assistante et domestique. Elle vient de se séparer de son mari et fait rapidement la connaissance de Karine (Margot Le Coultre), une jeune femme de 23 ans pour qui elle a rapidement un coup de foudre. Petra, grande créatrice de mode, décide de la prendre sous son aile pour en faire une grande mannequin. Rapidement dépassée par la force de l’amour de Petra, Karine finira par la quitter. Un choc duquel Petra aura du mal à se remettre, et en souffrira terriblement. Bienvenue dans cette microsociété où les rapports amoureux conduisent aux pires extrémités.

Travers amoureux et sociétaux

Les larmes amères de Petra von Kant, c’est avant tout une pièce qui parle d’amour. L’amour dans ce qu’il peut avoir de beau et de magique, lorsque Petra tombe amoureuse de Karine, dès le premier regard. Mais l’amour aussi dans ce qu’il peut avoir de destructeur et de malsain… Car Petra vient de quitter son mari et en fait d’ailleurs tout un laïus à sa cousine Sidonie (Julia Batinova) : voyant que sa femme lui échappait, il a tout tenté, même la violence. Une relation qui s’est avérée malsaine au plus haut point. Seulement voilà, Petra tend à reproduire les mêmes schémas envers Karine, mais pourquoi ?

L’amour s’exprime ici comme une perte de contrôle : on laisse à notre cœur et à nos sentiments la maîtrise de nous-même. L’être humain, bien souvent, a pourtant besoin de ce contrôle. Que se passe-t-il alors ? C’est sur l’autre qu’on retranscrit ce besoin. Comme son ex-mari, Petra devient rapidement possessive et jalouse. Au final, dans cette petite société de laquelle les hommes se tiennent loin, les femmes présentes reproduisent les mêmes travers. On peut évidemment se demander si cela tient au fait qu’un homme ait écrit la pièce, mais la réflexion doit sans doute être poussée un peu plus loin. Et l’on se questionne alors sur la nature humaine, celle-là même qui domine nos sentiments et nos réflexions. Une manière de dire, sans doute, que nous sommes toutes et tous égaux et que nous pouvons, par amour, commettre les mêmes erreurs, sans doute influencé·e·s aussi par ce que la société nous a enseigné, parfois malgré nous. Les rapports de domination sont ici analysés de manière très fine dans le texte de Fassbinder et bien illustrés sur la scène. Et cette vision pourrait s’avérer totalement pessimiste si le personnage de Petra ne finissait pas par évoluer. Car cette réflexion sur la possession, sur le fait d’avoir mal aimé, c’est bien elle-même qui la met sur le tapis. Elle finira ainsi par évoluer, contrairement aux autres protagonistes. Karine continuera ainsi à suivre ses ambitions et ses rêves ; Sidonie reste enfermée dans son personnage hautain et très peu à l’écoute ; avec sans doute une pointe de jalousie envers sa cousine ; la mère (Anne Durand) est la seule à être choquée par la relation homosexuelle de sa fille, mais passera heureusement rapidement au-dessus ; quant à Gabrielle, la fille de Petra (Vanda Alexeeva), elle continuera à se comporter comme une gamine pourrie-gâtée… L’on n’aurait pas le temps ici de tout développer, mais on évoquera simplement le fait que les rapports de force entre elles demeurent, avec un certain privilège de l’âge, Gabrielle n’ayant que très peu voix au chapitre. Une véritable microsociété, disait-on ?

De l’importance des non-dits

Si ces rapports s’instiguent aussi facilement entre ces personnes, c’est aussi parce que beaucoup de choses ne sont pas exprimées, ou de la mauvaise manière, alors que celles qui ne devraient pas l’être le sont parfois trop. Ainsi, loin de la vérité, ces femmes vivent dans une certaine idéalisation du monde et de l’amour en particulier. La scénographie est à cet égard très intéressante à observer. Le décor représente la pièce à vivre de l’appartement de Petra. Il est constitué de plusieurs estrades, comme différents étages en haut desquels trône le lit de celle qui a donné son nom à la pièce. Au début du spectacle, alors qu’elle semble sur son petit nuage, c’est elle qui trône en haut de la scène – du podium pourrait-on dire, pour faire écho au milieu de la mode dans lequel elle évolue. Petit à petit, Karine prend sa place, comme placée sur un piédestal : elle reste tout du long sur le lit, alors que Petra, d’abord au même niveau, finira à ses pieds, descendant les échelons un à un, jusqu’à la déchéance… Et les bouteilles placées au plus bas de ce décor, au-delà de créer une belle ambiance lumineuse, prendront finalement un rôle important, à mesure que Petra les ouvre pour se saouler afin d’oublier sa souffrance. Jusqu’à sa rédemption finale, alors qu’elle prend enfin du recul sur sa situation, et retrouve son lit, au sommet de la scénographie.

Il reste un personnage que nous n’avons presque pas évoqué jusqu’ici et qui s’avère pourtant particulièrement intéressant : Marlène, l’assistante et domestique. Alors qu’elle ne prononce pas un seul mot durant toute la durée de la pièce, elle presque toujours présente sur la scène. Petra dira d’ailleurs d’elle qu’elle « voit tout et entend tout, mais qu’il ne faut pas lui prêter attention ». On gardera toutefois un œil très attentif sur la partition imaginée pour elle par Léa Déchamboux, toute en subtilités. Alors qu’elle se montre toujours digne, avec un port de tête bien droit, on la sent affectée par le mauvais traitement que lui réserve Petra. Sans mot dire, uniquement par ses expressions faciales, elle se montre finalement plus sincère que toutes les autres. Alors que ses comparses s’expriment beaucoup, elles ne semblent jamais livrer leurs véritables sentiments. Tout le contraire de Marlène. Ne dit-on d’ailleurs pas que les yeux sont le miroir de l’âme ? Petra finira d’ailleurs par se tourner vers elle, en se rendant compte de la véritable valeur de chacune des personnes en présence…

Les larmes étaient peut-être amères, mais nécessaires.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, aux Amis musiquethéâtre, du 1er au 20 novembre 2022.

Mise en scène : Léa Déchamboux

Avec Marie Druc, Anne Durand, Julia Batinova, Margot Le Coultre, Wave Bonardi et Vanda Alexeeva.

https://lesamismusiquetheatre.ch/larmes_ameres/

Photos : © Anouk Schneider

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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