Road trip dans le passé familial

Une jeune femme et son père partent sur la route, de Berlin à Moscou, dans un road trip qui questionne leur relation, leur passé, l’amour, le système… C’est La chute des comètes et des cosmonautes, de Marina Skalova, à voir au POCHE/GVE jusqu’au 17 mars prochain.

Un road trip. C’est ainsi qu’est présentée cette pièce. Lui (Fred Jacot-Guillarmod) doit aller vendre une voiture à Moscou. Elle (Christina Antonarakis) a soi-disant un rendez-vous là-bas pour son doctorat. Pendant trois jours, depuis Berlin, ils vont rouler vers la Russie et parler, retourner sur les traces de leur identité. Durant une heure, il sera question d’effondrement : celui du passé, de la relation entre eux, de leur monde intérieur. De l’effondrement politique de l’URSS, aussi. Le lien entre tout cela ? La science qui, sous forme de métaphore, celle de La chute des comètes et des cosmonautes, vient tenter de répondre à ces questionnements latents.

Un voyage à plusieurs niveaux

Dans ce road trip, il y a d’abord la relation père-fille, qui constitue les seuls moments de dialogue entre eux. On sent les rapports tendus, avec cette rancœur dans l’air, sans qu’on sache vraiment pourquoi au début. Puis les langues se délient. Elle demande à son père de lui raconter l’histoire de son passé, comment ils ont quitté l’URSS pour s’installer à Paris, quel a été l’accueil. Un ton de reproche se fait alors sentir. Elle n’a pas été désirée. C’est pour elle qu’ils sont partis. C’est la base de tout, l’effondrement initial qui a précédé tous les autres. Et pourtant, on sent une certaine affection entre eux, celle d’un père pour sa fille, et inversement. La fin de la pièce les liera, pour toujours.

Et puis, dans cette relation, à travers l’histoire qu’il raconte, c’est  un examen du passé qui émerge. Leur passé personnel, qui a mené à cette relation. Mais aussi le passé historique, celui de l’URSS, de ce système qui a échoué, de la promesse du capitalisme qu’on croyait vraie, après avoir expérimenté le communisme. Tous deux s’entrelacent, se répondent, indissociables. La chute du système est intervenue simultanément à celle de la famille. Et au milieu de tout cela, il y a l’amour. Elle est amoureuse. Un amour destructeur, dont elle dévoile peu de détails, si ce n’est qu’elle en souffre. L’effondrement se fait alors bien plus profond. Le cœur en miettes, elle tente de comprendre le passé pour, peut-être, trouver une porte de sortie à son présent…

Il y a enfin ces moments où les monologues se mêlent. Thésarde en astrophysique, Elle parle de la chute des comètes, de l’espace, de l’univers, en montrant que les rapports entre astéroïdes et planètes ne sont finalement pas si différents des rapports humains. Lui se remémore la fin de l’URSS, son retour, la naissance d’une fédération. Et leurs paroles s’entrechoquent, se couvrent parfois, mêlées au bruit assourdissant de la musique, alors que la lumière disparaît et que des images de l’espace sont projetées sur le mur. Cette chute des comètes lie tout le reste. Les lois de l’univers sont les mêmes, qu’on soit dans l’espace, sur la Terre ou à l’intérieur de soi. Il suffit d’un petit impact pour bouleverser toute une vie…

Une écriture poétique portée par deux comédiens formidables

Le texte de Marina Skalova pourrait s’apparenter à un drame. C’en est un, à n’en pas douter. Pourtant, les mots résonnent comme dans un long poème. Le choix des termes, pour leur sens autant que pour leur sonorité, ne doit rien au hasard. Ils apportent de la joie, un humour parfois absurde, au milieu de toutes ces chutes, de ces destins brisés. Si bien que le texte prend une dimension métaphorique qui donne sa profondeur au spectacle. Mais ce texte ne serait rien sans les deux comédiens formidables. Il y a d’abord Christina Antonarakis, capable de faire passer n’importe quelle expression par son regard, si expressif. On y est pendu, et on attend qu’elle nous dévoile la suite. Fred Jacot-Guillarmod, avec son phrasé si rythmé et ses intonations qui claquent, devient un père touchant, qui essaie de recoller les morceaux avec sa fille. Une bien belle performance pour ces deux talentueux comédiens.

La chute des comètes et des cosmonautes, c’est avant tout un texte qui questionne. C’est surtout un spectacle à voir, à entendre, à écouter. Même si on se perd parfois dans les considérations scientifiques, on est bien vite ramené à la réalité et à ce rapport père-fille omniprésent, qui constitue le cœur de ce road trip contemporain.

Fabien Imhof

Informations pratiques :

La chute des comètes et des cosmonautes, de Marina Skalova, du 5 février au 17 mars 2019 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Nathalie Cuenet

Avec Christina Antonarakis et Fred Jacot-Guillarmod

https://poche—gve.ch/spectacle/la-chute-des-cometes-et-des-cosmonautes/

Photos : © Samuel Rubio

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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