Les réverbères : arts vivants

Séduction, le théâtre des décombres de Lukas Bärfuss

Du 28 janvier au 13 février, les Scènes du Grütli accueillent Séduction de l’écrivain suisse Lukas Bärfuss (traduite par Mathilde Sobottke). À quelques jours de la première, le metteur en scène Gian Manuel Rau nous dévoile les coulisses de cette pièce – du choix du texte au processus de création. Interview.

Après avoir débuté les répétitions aux Scènes du Grütli en juin 2025, Gian Manuel Rau et sa troupe ont entamé la création au Théâtre L’Oriental de Vevey. De retour à Genève, il faut à présent transposer la technique (son et lumière) à un nouveau lieu et reconquérir l’espace. « Un processus exigeant […] [qui] permet à la pièce de continuer à grandir, de gagner en intensité et en précision », explique Gian Manuel Rau.

La Pépinière : Avec son titre évocateur, Séduction cache une face sombre, qui s’inspire même de faits réels. Si vous deviez en résumer l’intrigue, quelle serait-elle ?

Gian Manuel Rau : Le titre renvoie avant tout au crime de Hauke Born (Vincent Bonillo), escroc au mariage et ancien membre d’une secte, qui a séduit une riche héritière industrielle afin de la faire chanter. Pour cet acte, il est condamné à six ans de prison dans l’établissement de Landsberg. Durant sa détention, il est suivi par sa thérapeute, Tanja Morena (Alexandra Marcos). Le butin – 7 millions de francs – demeure introuvable. À la fin de sa peine se manifeste Sonja Schwarz (Agathe Hauser), une jeune femme qui affirme être sa fille. C’est au sein de cette constellation à trois que se déploie la pièce. Les séductions utilitaires y sont innombrables. Une véritable séduction, en revanche, passerait inaperçue : le climat est hésitant, tactique, solitaire. Chacun-e lutte pour soi. L’empathie a cédé la place à une profonde méfiance. En fait, c’est une danse de mort.

La Pépinière : Du point de vue du texte de Lukas Bärfuss, comment cela se manifeste-t-il ?

Gian Manuel Rau :  Le texte ne cherche pas à tout dire. Il balise, il désigne, il trace des lignes de force. Là où il affirme quelque chose, il le fait sans équivoque. Le terrain théâtral se situe dans les zones d’ombre entre les personnages – dans les silences, les soupçons, les calculs et les hésitations qui structurent leurs rapports. C’est dans ces vides que la pièce se déploie, là où la conscience vacille et où toute tentative de confiance devient un risque. Neuf fragments temporels se déploient sur deux semaines, avec des coupes nettes et abruptes, ne laissant apparaître que la partie émergée de neuf icebergs, comme si l’essentiel restait enseveli, suggéré seulement par des éclats. Une pièce en décombres qui avance parmi les ruines, entre ce qui fut et ce qui ne peut plus être. Elle ne cherche pas à reconstruire, mais à témoigner : à faire entendre le souffle qui persiste dans la poussière et les cendres du passé.

La Pépinière : Il ne s’agit pas de votre première collaboration avec Lukas Bärfuss (Le Test en 2009, Le voyage d’Alice en Suisse en 2015). Pourquoi avoir choisi ce dramaturge en particulier ? Est-ce un défi de se frotter à un auteur vivant… et suisse ?

Gian Manuel Rau : J’aime Lukas Bärfuss parce qu’il nous met au défi. Il écrit des textes d’une grande clarté, qui ne pardonnent pas le moindre écart – pas même d’un millimètre. Et pourtant, ses pièces ne disent pas tout ce qu’elles contiennent. Ses personnages ne savent pas davantage ce qui les traverse ; ils ne peuvent donc pas le formuler. Et Lukas Bärfuss ne dit pas beaucoup sur ses personnages… Il nous appartient alors de fouiller sous les mots, entre les lignes. Ce travail est passionnant et exige une approche par strates. C’est un travail de mine – à ciel ouvert. Il ne s’agit pas de viser un résultat prétendument définitif (je ne le fais de toute façon jamais), mais de traverser, avec les acteur/trices, tous les détails possibles que le texte dissimule. Peu à peu, une mise en œuvre se condense à partir de la partition écrite par l’auteur : une partition d’une grande profondeur, que le public pourra ensuite déchiffrer librement. Ce processus confronte à une multitude de thèmes contemporains, mais aussi à des dimensions intemporelles de l’existence humaine. Les pièces de Lukas Bärfuss ont l’ampleur des tragédies grecques. En tant que metteur en scène, je ne suis pas condamné à me confronter exclusivement à la fadeur de notre époque sur le plateau. Je peux entreprendre un long voyage avec celles et ceux avec qui je travaille. Il en naît quelque chose qui se situe toujours entre rêve éveillé et folie.

Jouer un auteur vivant et suisse est bien sûr un défi particulier – mais pas en soi. Car nous avons ici affaire à un auteur qui assume une grande part de responsabilité et la transmet à celles et ceux qui mettent ses textes en scène. Impossible de se dérober. Et c’est précisément ce qui me plaît.

La Pépinière : Les personnages de Bärfuss témoignent, elles et eux aussi, de ces zones grises que vous évoquez, où rien n’est jamais définitif…

Gian Manuel Rau : Lukas Bärfuss dit de ses personnages qu’ils ne coïncident pas avec leur propre histoire. Ils vivent dans un récit qui n’est pas à leur mesure, ou plutôt dans un récit qu’ils voudraient autre. Ils s’acharnent à faire tenir ensemble ce qui ne correspond pas, car l’être humain ne supporte pas longtemps la contradiction. Il finit par infléchir ses idées ou par tordre la réalité. Dans les deux cas, la violence est à l’œuvre. La seule question est de savoir ce qui, à un moment donné, se montre le plus malléable. Sur scène, cela me frappe comme une évidence : les personnages de Bärfuss avancent comme dans des chaussures trop grandes. Ils trébuchent, piétinent, n’avancent pas, comme des enfants sans conseil et sans aide et sans amour. C’est profondément tragique – et en même temps irréductiblement comique. Ce comique n’est pas un ornement : il est la condition pour pouvoir regarder ce théâtre en face et le traverser. Lukas Bärfuss est un auteur moral, au sens le plus exigeant du terme. Mais son pessimisme, savamment construit, n’écrase pas : il secoue, il réveille. Il nous confronte à notre propre effondrement, tout en laissant entrevoir la possibilité d’un sursaut. Lukas Bärfuss n’est pas un maître du happy end, et seul un public engagé saura trouver sa lumière au bout du tunnel.

La Pépinière : Dans Séduction, l’intrigue repose sur le secret – et sur la tension qu’il induit. Comment transposer cela sur les planches, en termes de scénographie ?

Gian Manuel Rau : Le lieu, la scénographie, ne peuvent en aucun cas être trop réalistes. S’attarder à des objets superflus fait perdre de vue la radicalité de l’écriture. Il faut un espace métaphysique, capable d’accueillir non seulement la réalité immédiate de la pièce – l’action, que je considère comme un prétexte dramaturgique – mais aussi sa signification et sa portée. Chez la scénographe Anne Hölck, les espaces de Bärfuss sont toujours dépouillés et concrets, jamais réalistes. Son travail constitue le socle indispensable de tout ce qui précède : sans lui, rien de cela ne pourrait exister. La lumière (Markus Brunn) et le son (Graham Broomfield) prolongent cet espace sur un plan métaphysique. Tout est lié et se construit dans un long temps de préparation, avant le travail avec les acteur/trices. Les costumes pensés par Gwendolyn Jenkins, quant à eux, ancrent les personnages dans le présent de leur écriture. Ils ont également pour fonction de rendre visible leur monde intérieur : leur fragilité, leurs failles, et leurs désirs inassouvis.

La Pépinière : L’intrigue de Séduction repose également sur une page sombre de l’histoire de la Suisse et du monde – celle de la Seconde Guerre mondiale. Comment se prépare-t-on à aborder des thèmes chargés d’un tel poids ?

Gian Manuel Rau : Séduction s’écrit depuis l’ombre des bûchers : les marches de la mort, le massacre de Gardelegen du 13 avril 1945[1] – l’extermination des Juifs jusqu’au dernier instant. Ce n’est pas une métaphore. C’est un théâtre dressé face à l’inhumain. Lukas Bärfuss ne cherche pas à représenter : il exhume. Il nomme. Il refuse que l’humanité oublie ce qu’elle a permis. Car l’idéologie nazie rôde toujours – c’est l’attention qui s’émousse, la mémoire qui cède. La Suisse a tendance à oublier et à externaliser ses conflits au-delà de ses frontières. Il nous a donc fallu travailler sur le contexte historique de la pièce, cela va de soi. Mais il existe également tout un univers de références que je porte avec moi. Je pratique ce métier depuis longtemps. Chaque projet consiste cependant à construire une perception sélective, adaptée à la pièce, et qui ne soit pas simplement auto-référentielle. Le travail sur cette pièce a commencé par l’exploration du massacre de Gardelegen, qui a aussi une importance pour la scène : la scénographie montre une membrane entre l’intérieur et l’extérieur, entre captivité et liberté. Une « dissolution architecturale » : les limites physiques – murs, portes, espaces – deviennent floues, perméables, symboliques. Mais cette fluidité ne suffit pas à offrir la véritable liberté. La prison de Bärfuss n’existe pas à Landsberg ; elle existe en nous, en chacun-e de nous, qui ressemblons aux personnages de la pièce.

La Pépinière : Merci pour cet entretien, Gian Manuel Rau ! Nous nous réjouissons de découvrir Séduction sur scène, très bientôt.

Propos recueillis par Magali Bossi

Infos pratiques :

Séduction, de Lukas Bärfuss, traduit par Mathilde Sobottke, du 28 janvier au 13 février 2026 aux Scènes du Grütli.

Mise en scène : Gian Manuel Rau

Avec Vincent Bonillo, Alexandra Marcos et Agathe Hauser

Scénographie : Anne Hölck

Univers sonore & régie son : Graham Broomfield

Création lumière : Markus Brunn

Costumes : Gwendolyn Jenkins

https://grutli.ch/spectacle/seduction

Photos : © Anne Voeffray

[1] Ndlr : Le 13 avril 1945, 1’016 travailleurs (de nationalité polonaise, principalement) issus des camps de Hannover-Stöcken et Mittelbau-Dora ont été exécutés par les troupes SS et de la Luftwaffe près de la ville de Gardelegen, dans le Nord de l’Allemagne. Brûlés vifs ou abattus, leurs corps ont été découvert le 15 avril par l’armée américaine.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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