Les réverbères : arts vivants

Territoires partagés avec le loup menacé

In bocca al lupo n’est pas un simple spectacle sur le loup menacé aujourd’hui d’éradication. C’est une immersion sensorielle et politique dans un paysage qui grince. Entre écrans qui encerclent, chiens qui vivent sur le plateau et témoignages bruts, Judith Zagury signe une enquête théâtrale aussi exigeante que troublante. Ici, on ne choisit pas un camp. On apprend à écouter un territoire partagé où l’hyperprédateur qu’est l’humain dicte sa loi.

In bocca al lupo signifie littéralement dans la gueule du loup, une expression parfois utilisée en Italie par les gens de théâtre juste avant leur entrée en scène. Assis sur des gradins qui dessinent un cercle, le public est cerné. Cinq écrans projettent des images nocturnes, des souffles, des fougères gelées. Trois chiens – Yova, Azad, Lupo – sont là, d’abord calmes, presque statues. L’un d’eux est invité à ronger un os, suivi des autres. L’un des canidés jouera avec les images projetées de loups.

Judith Zagury et le ShanjuLab, un laboratoire dédié à l’expérimentation des liens polysémies entre humain et animal (Hate, Temple du présent de Stefan Kaegi), utilisent la technologie comme un piège sensoriel. Les images viennent de caméras thermiques, de pièges vidéo disséminés dans le Jura, parfois même d’une caméra embarquée sur les cornes d’une vache prénommée Amandine.

Le public est pris dans un faisceau de visions d’un territoire partagé: à gauche, un loup boit à une mare ; derrière, un troupeau avance dans la brume. Plus loin une attaque nocturne vouée à l’échec de loups contre une troupe est montrée et commentée façon Soirée Connaissance du Monde ou Conférence TED. En réalité, les attaques de loup échouent à 80-85 % et pour les bovidés, l’animal s’attaque principalement aux veaux, plus aisés à prédater.

Les loups sont revenus en Suisse « clandestinement » par les Alpes en 1995. Depuis six ans, ils recolonisent le Jura. « Aucun de ces décideurs, qu’ils soient pro-loups ou au gouvernement, n’a touché du doigt ce que nous, on vit viscéralement au quotidien. Cette nature idéalisée dans vos bouquins, vos analyses cérébrales, pédantes… », se plaint en substance une voix paysanne.

Face à ces réalités, que fait la journaliste Séverine Chave présente au plateau ? Elle se souvient de la charte qu’elle a signée : rechercher la vérité. Mais quelle vérité choisir ? Quelle image montrer ? Celle de deux loups abattus, ou celle d’un animal de rente prédaté ? Chaque choix oriente l’opinion, influence la politique, engage une carrière.

Utopie rousseauiste ?

Le spectacle cite Jean-Jacques Rousseau, un extrait de son Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) : « « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». Pas à une contradiction prête avec sa propre vie, Rousseau y met en cause la propriété privée comme l’origine de l’inégalité et de la société, soulignant que le concept de « à moi » a perverti l’état de nature et conduit à la domination.

En fait, le philosophe des Lumières estimait que la propriété était légitime si chacun-e « n’occupe que ce dont il a besoin pour sa subsistance », critiquant l’excès et l’accumulation. Pas sûr que la majorité de la société civile suisse et d’ailleurs basée sur la sacrosainte propriété privée et le pas touche, c’est à moi s’y reconnaisse. Mais l’utopie rousseauiste pourrait-elle un jour guider notre vivre ensemble avec la nature et les restes du vivant ?

Investigation

Le spectacle puise dans une enquête de terrain de trois ans. Nuits d’affût avec le biologiste Jean-Marc Landry dit Monsieur Loup menacé de terminer une balle dans la tête contre un mur par la voix d’un éleveur, veilles près de carcasses, voix d’éleveurs épuisés et à bout. La matière est brute, souvent douloureuse. Une voix paysanne raconte : « Cinq ou six brebis, c’est juste à côté de chez toi. » Le constat officiel, plus tard, est froid, administratif : « Red Holstein, 5 mois, 150 kg, valeur estimée entre 1800 et 2000 francs, consommé à 75%. Niveau de protection faible. Marques de préhension sur les jarrets. Auteur : le loup M95, dit Gros Pépère. » C’était le 19e jeune bovin tué par le loup cet été-là dans le Jura vaudois. Soit 11% des morts à l’alpage. Cent cinquante-six autres sont mortes de fractures, d’accidents, de maladies, entend-t-on.

Pourtant, ce théâtre documentaire d’installation évite tout manichéisme. Il montre aussi les chiffres qui dérangent : sur 40 000 veaux nés annuellement dans la région, une quarantaine seulement sont victimes du loup. Le reste meurt de maladies, d’accidents, ou dans l’anonymat des abattoirs. La prédation fait spectacle ; la mort industrielle, non. Le loup devient le révélateur brutal de nos contradictions.

Un plan très rapproché flou semble dessiner une planète de sang évoquant de loin en loin des bêtes équarries en abattoir. Puis l’objectif dézoome, dévoilant lentement la carcasse d’un bovidé éventré en pleine nature. Effet de suspens garanti.

Le spectacle demeure toutefois épisodiquement trop fasciné par son dispositif multi-écrans alignant les projections partagées ou split screen, voire des plans sur cartes suivant le déplacement des loups un brin cryptés.

Paysannerie en crise

La présence des chiens sur le plateau est bien plus qu’une attraction. C’est un geste politique et poétique. Quand Azad, chien de protection, sautille et jappe en réponse aux loups filmés, la frontière entre domestique et sauvage s’effrite. On donne aux chiens des pieds de veau – ce que l’on refuse au loup. Sans un mot, la scène interroge notre hiérarchie morale.

Les éleveurs et paysans, eux, ne sont pas présents à l’écran. Mais leurs voix racontent un métier en sursis, une charge administrative écrasante, un sentiment d’abandon. Devenu bouc émissaire, le loup cristallise une crise plus large : celle d’un monde paysan fragilisé aussi par le réchauffement climatique, les concentrations d’exploitations paysannes (la Suisse en perd environ 1500 annuellement).

Littéralement au bord du gouffre, le monde paysan est pris en tenaille entre réchauffement climatique, normes toujours plus contraignantes et coûteuses, bas prix imposés par une grande distribution prédatrice aux marges bénéficiaires indécentes et attentes sociétales contradictoires. Déjà accusée d’être « tueuse d’abeilles » avec les pesticides et de s’opposer à la réintroduction du loup dans le Jura Vaudois qui lui a valu 70’000 CHF d’indemnités en 2021, la paysannerie suisse se confronte en effet à des distributeurs et transformateurs aux marges les plus importantes en Europe.

Le poney d’Ursula

En flash radio, le spectacle évoque un voyage au bout de l’égoïsme et de l’absurde en compagnie de la controversée Présidente de la Commission européenne depuis 2019, Ursula von der Leyen. Il était une fois son poney Dolly, âgé 30 ans. Soit l’équivalent d’une fin de vie humaine à 80 bougies. En 2022, il meurt prédaté par un loup.

Pleine de rancœur, la Présidente réussit à infléchir la politique européenne en facilitant le tir des loups et partant celui d’autres espèces « sauvages », tandis que l’avenir des quelques 26’000 carnassiers sur sol européen s’assombrit toujours plus. Une trompeuse « concession » au monde paysan que Bruxelles ne cesse d’asservir, surendetter, suicider (en France, un agriculteur se suicide tous les deux jours) et naufrager sous des accords de libre-échange, genre Mercosur, qui à moyen terme lui seront fatals.

En ligne de mire

In bocca al lupo ne propose pas de solutions. Il expose des tensions. Il rappelle que le loup est d’abord un régulateur écologique jouant un rôle important dans le maintien des écosystèmes – ses proies sont à 83% des ongulés sauvages (cerfs, chevreuils…) –, mais aussi que sa prédation sur le bétail, est un trauma profond pour les personnes qui pratiquent l’élevage.

Chaque histoire est un rappel : derrière les statistiques, il y a des individus. À l’instar de la meute du Mont-Tendre aujourd’hui décimée par les tirs. Des loups avec des noms, des tempéraments. Des familles animales que l’éradication brise. Si papa et maman loup sont abattus, leurs louveteaux inexpérimentés n’ont guère de chance de survie.

Coexistence

Resterait-il une place pour la cohabitation ? Judith Zagury n’en fait pas un vœu pieux, mais une question ouverte, lancinante. Dans le dispositif même du spectacle, elle crée un espace où des récits antagonistes peuvent coexister sans s’annuler.

On sort de In bocca al lupo avec des images souvent en caméra infra-rouge plein les yeux et un malaise fertile. Le spectacle ne nous console pas. Il nous déplace. Il nous rappelle que le territoire n’est pas un décor, mais une négociation permanente entre vivants. Et que faire théâtre, aujourd’hui, c’est peut-être cela : rendre sensible la complexité du monde, sans céder à la simplification ni au renoncement. Un pari risqué.

Pour mémoire, la guerre en Ukraine créée, elle, des dommages collatéraux importants pour la Finlande. Les meutes affamées et décimées par les combats fuient les bombardements et s’attaquent en masse aux troupeaux de rennes. L’élevage de rennes est la plus vieille tradition en Finlande et les tirs s’annoncent ravageurs face aux 1500 attaques de rennes en 2025 et une situation hors de contrôle. De plus, les loups russes, qui ne sont plus chassés parce que les primes pour aller sur le front ukrainien sont bien plus importantes que pour chasser le loup, déferlent sur la Finlande et les rennes du Père Noël. En Suisse, les tirs désorganisent les meutes voire remplacent des individus moins agressifs par des super-prédateurs. L’homme n’a pas fini de mettre à mal les écosystèmes et toute la chaine du vivant.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques:

In bocca al lupo, de Judith Zagury et le ShanjuLab, à la Comédie de Genève, du 14 au 18 janvier 2025. Dès 12 ans.

Mise en scène : Judith Zagury

Avec Séverine Chave, Dariouch Ghavami, Judith Zagury et les chiens Yova, Azad et Lupo

https://www.comedie.ch/fr/in-bocca-al-lupo

Photos : ©Chloe Cohen

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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