The Lady Killers (1955). Menuet pour gangsters de salon

Cinq malfrats s’incrustent chez une innocente octogénaire le temps d’y préparer le braquage d’une banque avoisinante. Plongée dans l’Angleterre des années 50 avec une comédie so british, à la fois surannée et contemporaine, n’ayant pris de rides que celles qui confèrent son charme à son interprète féminine.

L’économie n’est pas au beau fixe dans l’Angleterre de l’Après-Guerre. Pour arrondir ses fins de mois et tromper sa solitude depuis la mort de son époux, Madame Wilberforce (Katie Johnson) loue occasionnellement deux chambres à l’étage de sa petite maison londonienne. Un énigmatique professeur (Alec Guinness) s’y installe quelques jours, officiellement pour y répéter avec son quintet à cordes. Chacun de ses comparses débarque alors avec son étui de violon, de violoncelle ou d’alto. Sauf qu’en lieu et place de local de répétition la maison de leur hôtesse leur servira de base arrière pour organiser le hold-up d’une banque non loin de là. Une vieille dame, cinq gangsters et un tourne-disque passant en boucle des airs classiques, bienvenue sur le plateau de l’un des plus grands succès des studios Ealing.

Au diapason

Si l’harmonie du film est globale, elle tient en premier lieu au scénario signé William Rose,  particulièrement aux personnages qu’il écrit d’une plume tendre et facétieuse. Et pour les incarner, c’est au réalisateur Alexander Mackendrick qu’on doit le casting parfait.

Katie Johnson prête ses traits à la douce Madame Wilberforce, dont la candeur ne tardera pas à attirer l’attention de ses pensionnaires qui verraient bien en elle une complice idéale. Encore faudrait-il trouver le moyen de l’embrigader à son insu… Son rôle lui vaudra la première distinction de sa carrière et pas des moindres, celle de la meilleure actrice en 1956 par la British Academy of Films and Television Arts.

Du côté des gangsters, la distribution est franchement savoureuse. À commencer par le cerveau, incarné par l’emblématique Alec Guinness, qu’on avait déjà connu en escroc dans The Lavender Hill Mob (1951) quelques années auparavant. En ne voyant d’abord que son ombre rôder autour de la maison sur une musique sinistre, on s’attend à un thriller. Mais lorsqu’il sonne pour la première fois chez Madame Wilberforce, aucun doute qu’on a bien affaire à une comédie. Son verbe précieux et son sourire mielleux dévoilant des fausses dents trop longues et trop blanches lui confèrent un air à la fois intriguant et grotesque. Le ton est donné, tout se jouera sur les faux-semblants. Les autres gangsters sont dans leur genre tout à fait exquis. Et comme leurs personnalités sont particulièrement mal assorties, leurs échanges prendront rapidement une saveur piquante. On retrouve le jeune Peter Sellers dans un de ses premiers rôles, en petite frappe, nerveux et focalisé sur l’appât du gain. D’aucuns reconnaîtront l’élégant Cecil Parker, archétype du gentleman anglais, tout en moustache et manteau poil de chameau, extrêmement courtois et pris de remords à l’idée d’impliquer une vieille dame. À voir ce petit monde entassé dans le vestibule coquet de la petite maison aux murs encore ébranlés par les bombardements de la décennie précédente, on flaire que la bonne humeur affichée pourrait ne pas durer.

So british

Découvrir The Lady Killers pour la première fois, c’est prendre le risque de remettre en jeu son Top 3 des meilleures comédies. L’humour est une affaire personnelle bien sûr et il n’est nulle gradation possible que la sienne propre. Personnellement, j’ai rarement ri autant et de façon égale du début à la fin d’un film. C’est mon père qui me le fît découvrir, me familiarisant ainsi dès l’enfance avec cette facette bien caractéristique de l’humour anglais : une réalité sombre qu’on contourne de manière plus ou moins absurde, pour ne jamais l’aborder frontalement, l’incongruité de la situation étant telle qu’elle en devient comique. The Ladykillers avec ses brigands polis, toujours soucieux de bien présenter fût mon premier contact avec ce registre. Un vrai coup de cœur. Mal agir, mais le faire avec classe et une certaine tendresse. De Kind Hearts and Coronets (1949) à Death at a funeral (2007), en passant par Four Weddings and a Funeral (1994), Shallow Grave (1994) ou encore le délicieux Keeping Mum (2005), tous ces films aux titres corrosifs made in UK  sont les fidèles descendants d’un genre qui malgré une formule connue, ne risque pas de s’essouffler. Certes, le gentleman cambrioleur n’est pas un apanage anglais (Maurice Leblanc avait tracé la route en France avec Arsène Lupin à l’aube du XXème), mais la patte britannique avec son afternoon tea a une identité propre qu’on ne saurait concurrencer. Le remake de The Ladykillers par Joel et Ethan Coen dans leur version américaine de 2014, m’a d’ailleurs rendue très mal à l’aise n’arrivant pas à en saisir l’hommage et surtout n’y trouvant aucune commune mesure avec le charme de la version originale.

Madame Wilberforce et ses locataires faisaient déjà rire nos parents et nos grands-parents. Il est de ces rares films qui, du scenario au casting, a tout juste et qui traverse les époques en gagnant en grâce. S’il est si bon, c’est probablement parce que même en l’ayant vu dix fois et en en connaissant que trop bien l’issue on rit, à chaque fois, autant.

Valentine Matter

Référence :

The Ladykillers, d’Alexander Mackendrick, avec Alec Guinness, Cecil Parker, Peter Sellers, Katie Johnson, Herbert Lom… 91 minutes (1955)

Photos :

Banner : https://anglotopia.net/british-entertainment/british-movies/the-brit-film-fiver-five-must-watch-alec-guinness-films/

Inner 1 : https://www.intofilm.org/films/3902

Inner 2 : https://www.flagey.be/fr/activity/5571-tueurs-de-dames-the-ladykillers-alexander-mackendrick

Valentine Matter

Cinéphile éprise du genre documentaire, Valentine n’en apprécie pas moins la fiction et ne résiste certainement pas aux comédies grinçantes. Sa formation de psychologue entre plus volontiers en résonance avec les personnages lorsqu’ils sont complexes et évolutifs.

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