Tout est question de perspective : 33, rue des Grottes

« Je veux des papillons avec des ailes toutes rouges. Je veux des glaces à la vanille. Je veux papa. Je veux maman. » (p. 114, Troisième étage, Mei)

Aujourd’hui, découvrez l’inquiétant 33, rue des Grottes, un roman de Lolvé Tillmanns, paru aux éditions Cousumouche en 2014 et plus que jamais d’actualité…

« Je sirote à petites gorgées maintenant. J’essaie de réfléchir. Il y a une trace de morsure sur ma main droite, elle saigne. Je sens mon cœur battre dans la blessure. Je crois que j’ai fait quelque chose de terrible, mais je ne parviens pas à m’en souvenir. Je ne pense pas que j’ai fait du mal à Hélène, je crois que je ne pourrais pas. Hélène, mon Hélène. Il faut que je t’aide, je ne sais pas comment, mais il faut que je trouve une solution ou ça finira mal, très mal. J’en mourrais s’il t’arrivait quelque chose, mon Hélène, mon amour. Je vais aller à l’hôpital, ils auront sûrement de quoi faire là-bas. Ils nous aideront, tout va s’arranger. Je veux me lever, je veux aller à l’hôpital, mais c’est trop tard, je dors déjà, assis sur le trottoir de la rue de Lyon. » (p. 98, Quatrième étage, Nicolas)

33, rue des Grottes, c’est d’abord la vie quotidienne d’un immeuble. Ils s’appellent Caroline, Nicolas, Stéphane, Hélène, Mei, Carlos, Bekim ou Julieta. Ils vivent tous là, se connaissant ou non, se parlant ou non, s’appréciant ou non. Des non-dits, des secrets qu’on cache aux voisins, des fantasmes, des interrogations… 33, rue des Grottes semble être une histoire banale, jusqu’à la catastrophe, qui n’est pas sans rappeler ce que nous vivons aujourd’hui. Un jour, un message apparaît sur les écrans, au téléphone, à la radio. Un message de la Confédération, plein de mystère. Il est demandé à tout le monde de rester calmement chez soi et d’attendre les instructions. Une étrange maladie semble toucher la population. Chacun tente alors de lutter pour sa survie. Entre émeutes, réduction en esclavage, création de clans, tous essaient de sauver leur peau. C’est un univers bien inquiétant dans lequel nous emmène Lolvé Tillmanns avec ce roman…

Faisant monter petit à petit l’inquiétude, dans une atmosphère qui évoquerait presque la guerre civile, voire l’apocalypse, Lolvé Tillmanns excelle dans l’exercice. Sans jamais trop en dire, elle parvient à tenir le lecteur en haleine. Difficile en effet de décrocher de ce roman, tant on a envie de savoir ce qui arrive à chacun des personnages. Faisant écho à la crise que nous vivons actuellement, le texte de Lolvé Tillmanns résonne bien étrangement aujourd’hui. Les questions que se posent les personnages sont les mêmes que nous pouvons nous poser aujourd’hui : Pourquoi certains meurent et pas d’autres ? Comment réagir face à la catastrophe ? Se battre, fuir, faire comme si de rien n’était en niant la réalité ? Y a-t-il encore quelque chose qui nous raccroche à la vie alors que tous nos proches ont disparu ? Autant de questions auxquelles chaque personnage répond à sa manière…

Ces personnages ont chacun leur voix propre. Dans ce roman rédigé à la première personne, le narrateur est tour à tour la belle Caroline, Julieta la concierge, Carlos le jeune étudiant stressé par ses examens ou encore Mei, la petite du troisième. Lolvé Tillmanns fait preuve d’un grand talent pour donner vie à ce panorama de personnages, tous touchants à leur manière. On s’attache vite à Mei (qui ne comprend pas bien ce qui se passe autour d’elle), à Julieta (qui sait tout sur tout le monde et n’hésite pas à tout faire pour que chacun se sente bien), à Bekim, (qui prendra les survivants sous son aile)…

33, rue des Grottes, c’est un roman inquiétant, mais pas que. C’est un roman touchant, mais pas que. C’est un mélange de styles, de personnages, construit comme une sorte de patchwork, dans lequel chacun prend tour à tour la parole pour tenter de dévoiler une intrigue bien complexe. Sans jamais en dire trop, Lolvé Tillmanns nous emmène là où elle veut. Un roman à lire… et à relire, en période de COVID-19 !

Fabien Imhof

Référence : Lolvé Tillmanns, 33, rue des grottes, Genève, éditions Cousu Mouche, 2014.

Photo : © Fabien Imhof

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

code