Transgression au bal des pétrifiés

Avec de marfim e carne – as estátuas também sofrem, la chorégraphe Marlene Monteiro Freitas signe un spectacle sur la transgression, inspirée des statues du film d’Alain Resnais. C’était à l’ADC du 28 au 30 novembre derniers.

de marfim e carne – as estátuas também sofrem. Comprenez par-là « d’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi ». L’allusion au film d’Alain Resnais, Les statues meurent aussi, est claire et assumée. Il est l’une des inspirations de ce spectacle. « Notre attention s’est portée sur l’esthétique du film, » dit Marlene Monteiro Freitas, « la succession des masques, les plans choisis, l’intensité de la musique et de lumière, la prolifération des mots du narrateur, les ruptures… Ces éléments ont offert au réalisateur un pouvoir animiste : il rend vivant des objets qui ont le pouvoir d’échange et de partage[1]. » Dans ce qu’elle appelle, elle-même, un « bal de pétrifiés », ce sont donc des êtres inanimés de diverses natures qu’elle met en avant, qu’ils soient souvenirs de carnaval, zombies désarticulés, ou masques de dieux africains. Un spectacle transgressif qui fait réfléchir.

La transgression ou comment quitter son état

Sur la scène, ils sont sept : quatre danseurs et danseuses accompagnés de trois musiciens. Les uns sont vêtus d’un plastron d’escrimeur peint en bleu, le corps couvert de tatouage, alors que les autres portent un peignoir de catcheur en soie. Au gré de la musique diffusée par le DJ, ils sortent petit à petit de leur état d’êtres inanimés, pour se mouvoir sur la scène dans des mouvements parfois saccadés, mais toujours d’une infinie précision, sur la scène à peine surmontée d’un podium, qui se modifie selon les éclairages. L’ivoire, dont semblent faits les danseurs, devient chair, la pétrification prend vie. Même si les visages des danseurs restent figés, avec leurs yeux grands ouverts et leurs bouches béantes et grimaçantes, la vie s’empare d’eux. Pendant quelques minutes, ils découvrent leur corps, décident de le mettre en mouvement, emportés par la musique, qui a cet effet hypnotisant et entraînant, jusqu’à être rappelés à l’ordre par le bruit assourdissant d’un buzzer qui les ramène à leur état d’immobilité, l’espace d’un instant. Ils tenteront même de prendre la parole, par des cris ou autres sons, ou encore en reprenant My body is a cage d’Arcade Fire. Un symbole fort pour un moment tout en émotion, chanté par les 4 danseurs dans les micros placés à l’avant de la scène, dans un passage plus lent, qui contraste avec le rythme rapide du spectacle.

Ensemble, ils ne transgressent pas seulement leur état, mais aussi le quatrième mur, en n’hésitant pas à interagir avec le public. Dans un passage rappelant les premiers états de l’homme préhistorique, qui découvre son environnement avec un enthousiasme et une curiosité qu’on perd trop souvent, l’un des danseurs n’hésite pas à se promener dans les gradins, emprunter les lunettes d’un spectateur ou le sac à main d’une autre, distribuant des bouteilles d’eau à qui veut bien.

de marfim e carne – as estátuas também sofrem, c’est donc aussi une leçon que nous donnent ces statues. Elles nous rappellent que nous acceptons notre état et qu’il ne tient qu’à nous d’en sortir, par notre volonté, par nos émotions aussi, qui peuvent libérer notre esprit. L’être humain est par nature transgressif, mais il ne s’en rappelle pas assez souvent. Attention, n’y voyez pas ici une apologie de l’anarchie, juste une façon de nous dire faut profiter du temps imparti et ne pas s’enfermer dans des carcans qui nous empêchent d’être nous-mêmes. La brillante reprise finale de Feelings de Nina Simone, symbole de la souffrance humaine, rappelant le titre de la pièce est là pour qu’on ne l’oublie pas.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

de marfim e carne – as estátuas também sofrem, de Marlene Monteiro Freitas, du 28 au 30 novembre 2019 à l’ADC – Association pour la danse contemporaine.

Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas

Avec Marlene Monteiro Freitas, Andreas Merk, Betty Tchomanga, Lander Patrick, Cookie (percussion), Tomás Moital (percussion), Miguel Filipe (percussion)

https://adc-geneve.ch/spectacle/marlene-monteiro-freitas/

Photos : © Pierre Planchenault

[1] Extrait du dossier de presse.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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