La plume : critiqueLa plume : littérature

Un roman absurde et méta à déguster sans modération

« Edgard referma son ordinateur, fier de ce premier chapitre, et déjà persuadé que les éditeurs feraient monter les enchères pour publier son ouvrage. Un roman stupéfiant, que tous s’arracheraient dans les librairies ! L’homme et le sanglier amer, ça s’appellerait. Un monstre de la littérature, diraient les critiques, un hommage à Hemingway, au Moby Dick de Melville ! » (p. 13)

Dès le titre du roman, L’absurde épopée de l’homme et du sanglier amer, tout nous est dévoilé ou presque. La référence à Hemingway, en rappelant Le Vieil Homme et la Mer dans les sonorités, est évidente. Mais c’est surtout la dimension absurde, totalement assumée, qui retient notre attention. Si l’on retrouve une lutte entre un homme et un animal, les événements tourneront totalement autrement pour José et son sanglier… Le pitch est assez simple : José roule, de nuit, à bord de sa Renault 25 (un détail important !), et entre en collision avec un sanglier. Croyant celui-ci mort, il l’embarque dans sa voiture, jusqu’à ce que ce dernier s’enfuie, profitant d’un moment d’inattention de l’homme. S’ensuivra une intense lutte entre le sanglier et le monde des humain-es. Ça, c’est pour la base de l’histoire inventée par Edgard, l’auteur qui écrit dans ce roman. Car il faut y ajouter une dimension métadiscursive, à travers la présence de l’Auteur qui a créé Edgard ; le développement de la pensée existentialiste du sanglier ; un franco-catalan plutôt bancal ; et surtout des personnages qui n’en font qu’à leur tête…

« José roule au volant de sa Renault 255 en direction de Barcelone. Il aime le pâté ça, on l’a dit, mais il ne sait pas le préparer. Pour cela, il compte sur sa femme.
5NDA : Je ne l’ai pas précisé, mais il s’agit du modèle 2,5l turbo-injection à 12 soupapes. Dès lors, comment en vouloir à José d’avoir un peu dépassé les limitations de vitesse et d’avoir percuté le sanglier, qui est bel et bien mort dans le coffre ou pas, suspense… » (p. 10)

Ce qui marque d’abord, ce sont les hilarantes et nombreuses – on en compte déjà quatorze à la page 17 – notes de bas de page, pas toujours (rarement même) très utiles. Elles participent de cette dimension absurde que nous évoquions précédemment, en intégrant de nombreux détails inutiles et surtout beaucoup (trop ?) de digressions. On repense aux sketches d’Arnaud Tsamère, qui emprunte de nombreux méandres, sans jamais rester centré sur son propos de départ. On signalera encore d’autres éléments de l’humour absurde, entre l’épouse d’Edgard qui lui parle toujours de la cuisine – il sera d’ailleurs répété que cette image n’est pas très moderne pour un roman aussi récent – ou encore la malheureuse tentative d’écriture inclusive. Chaque erreur, chaque faux pas est souligné par un personnage, ou l’Auteur lui-même, insistant sur le fait que l’absurde est assumé de A à Z. Comme dans Les loups sont entrés dans Paris – signé sous le pseudonyme de Ferdinand Barrett – Lilian Chafiol multiplie les références à la pop culture.

« – Voilà, c’est un peu dur à expliquer… J’ai jeté une idée sur le papier : l’histoire d’un auteur raté qui tente d’écrire une fiction. Il est mauvais, tant sur la forme que sur le fond, mais reste convaincu d’être un génie.
– Oui, c’est un sujet intéressant, même si je ne vois pas en quoi je suis concerné.
– Euh, cette histoire, c’est vous… Je suis désolé. Je pensais donner un effet comique, avec votre femme qui vous parle depuis sa cuisine, mais il faut bien reconnaitre que ça ne fonctionne pas.
Edgard toisa l’Auteur avant de déclarer :
– Êtes-vous en train d’affirmer, monsieur, que je ne suis qu’un personnage issu de votre imagination ? »
(p. 18)

L’intervention de l’Auteur – dont on ne connaîtra la véritable identité qu’à la fin, avec une jolie surprise ! – crée une dimension métadiscursive particulièrement intéressante. Il se permet d’entrer dans la diégèse, car son auteur – Edgard – devient totalement incontrôlable. Et cette réflexion est encore accentuée par le fait qu’Edgard lui-même sera contraint d’en faire de même ! Si tout cela a évidemment un côté comique, ce choix vient également interroger, de manière légère, beaucoup de choses sur la littérature : la distinction entre l’auteur et l’être humain, la fiction face à la pensée véritable… Sans apporter de véritable réponse, Lilian Chafiol vient montrer tout le paradoxe et la complexité de ces interrogations, où tout est à la fois indissociable et nécessairement séparable.

« Après tout, ce n’était pas plus mal que ses personnages évoluent un peu sans lui, se dit-il, car il n’avait aucune idée d’où cette histoire le mènerait. Le sanglier que l’on croit mort et qui se réveille dans le coffre d’une voiture, ça avait de la gueule ! Mais après, comment développe-t-on une intrigue autour de ça ? Edgard ne savait pas. Alors, plutôt que de continuer à écrire, il préféra rêvasser et observer ses personnages. Sans doute lui donneraient-ils l’inspiration qui lui manquait ce matin-là. » (p. 23)

Comme Edgard, ses personnages deviennent donc libres, voire incontrôlables. La discussion entre l’Auteur et son personnage permet aussi de les faire réfléchir eux-mêmes à leur condition et à l’absurdité de leurs actes, développant encore une dimension métadiscursive dans l’absurde. Le meilleur exemple est sans doute le sanglier, qui se met à écrire un journal – bien qu’il grogne un peu trop – et se pose de véritables questions existentielles. Tout part à vau-l’eau, dans cette histoire.

« Lorsque [José] disparait, Raul passe une tête et dit : ˝Olé, hombre, on y va en vitesse, antes que tengo una otra sollicitation9˝.
9NDT : Il aurait fallu me consulter en amont de la publication, car avec ˝antes˝, c’est normalement le subjonctif qui s’applique. Mais bon, Raul est Catalan et le subjonctif en castilla, il s’en cogne, j’imagine… » (p. 15)

Au cœur de l’absurde, il y a aussi ce choix d’avoir placé l’action à Barcelone, alors que José suit la Ligue 2 et roule en Renault. La cohérence n’est donc pas le principal souci d’Edgard, ce qui lui est d’ailleurs reproché par l’Auteur. Ces discussions autour des incohérences rendent le tout hilarant, jusqu’aux détails du langage. Preuve en est avec ce catalan totalement bancal. Et pourtant, on ne se perd jamais, malgré toutes les digressions. On suit les personnages dans leurs délires, même si rien n’a de sens. Toute la réflexion métadiscursive fait qu’on retombe toujours sur nos pattes, en soulignant ce qui ne fonctionne pas, sans pour autant le gommer ou le corriger. Tout est assumé, jusqu’au bout, et c’est ce qui nous plaît !

« – Mais TOUT ! Tout est nul ! Vous ne comprenez pas ?! On a l’impression que c’est écrit par un gamin de douze ans à peine studieux. Vos personnages sont abrutis, stéréotypés et ils ont des prénoms de chiotte ! José, sans déconner ?! » (p. 46)

Fabien Imhof

Référence :

Lilian Chafiol, L’absurde épopée de l’homme et du sanglier amer, BoD – Books on Demand, 2025, 87p.

Photo : ©Fabien Imhof

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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