Un suicidé en pleine forme
Le Théâtre de Carouge a accueilli un spectacle très original avec Le Suicidé, vaudeville soviétique. Un texte écrit à la fin des années 20 qui résonne fort en regard des événements actuels (guerre en Ukraine, mort de l’opposant Navalny) et qui permet à plusieurs acteur·ice·s de montrer l’étendue de leur talent au milieu d’une géniale troupe bigarrée. Tout cela dirigé parfaitement par le nominé aux Molières Jean Bellorini, metteur en scène et directeur du TPN de Villeurbanne et ardent défenseur d’un théâtre populaire et poétique.
La liberté. Individuelle et collective. Liberté d’agir selon son gré sans être déterminé par un quelconque régime autoritariste, qu’il soit matrimonial ou nationaliste. Liberté de ne pas être récupéré par des idéologies (l’intelligentsia, l’art, la religion, l’armée, le marxisme…) qui révisent à leur compte les raisons d’être de nos comportements. Liberté de ne pas être d’accord, de s’opposer au dogme dominant, de cultiver son originalité. Cette liberté, sans cesse questionnée dans le texte de Nicolaï Erdman, est le terreau sur lequel se sont construites nos démocraties occidentales. Elle est au cœur de ce très beau spectacle et, de la révolte d’un citoyen soviétique au début du XXe siècle au suicide du rappeur russe pacifique Walkie en 2022, elle porte bien son nom.
Interdite sous l’ère stalinienne, l’œuvre en question ne sera jouée en Russie (1982) que bien après la mort de son auteur (1970), et encore dans une version expurgée. Considérée aujourd’hui comme un classique, elle raconte les pérégrinations d’un jeune chômeur idéaliste – Sémione Sémionovitch Podsekalnikov – qui, ne trouvant pas sa voie entre son mariage, sa belle-mère et sa place dans la société, pense au suicide. Ce projet mortifère, récupéré par plusieurs sombres personnages allégoriques représentant les différents aspects de la Babylone russe, donne lieu à une délicieuse satyre qui oscille entre une exagération insensée et la critique acerbe des dictatures politiques d’hier et d’aujourd’hui. Au final, face à tous ces faux dévots manipulateurs, Sémione Sémionovitch changera d’avis et incarnera malgré lui un héros de la résistance à l’oppression. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Alexeï, reviens.
Il y a, chez ce Suicidé, un équilibre très subtil entre la farce existentielle, les propos séditieux et des interrogations profondes sur notre condition humaine. Le public est ainsi en état de surprise permanente, balançant entre le vaudeville d’un Feydeau, l’absurde d’un Ionesco et le tragique d’un Dostoïevski. Et c’est tout l’art de Bellorini de faire jouer chaque style, chaque instrument au service d’un orchestre subjuguant de force et d’originalité. Le tout donnant un ensemble assez fou éclairant l’avilissement d’une société russe devant la terreur de ses régimes totalitaires, siècle après siècle.
Assurément un climax du spectacle est la longue scène de la cène éthilico-paillarde (voir l’image ci-dessus) se concluant par une déroutante et sublime interprétation par Sémione de Creep de Radiohead questionnant le ratage de sa présence au monde. Nous sommes soufflés par la qualité de jeu de bon nombre des acteur·ice·s, à commencer par François Deblock qui est Sémione de A à Z. Et que dire de la performance époustouflante de Damien Zanoly qui pourrait jouer sans coup frémir le serpent Kaa dans le Livre de la jungle tant son art manipulatoire est fantastique. Ou encore Jacques Hadjaje en belle-mère déroutante, désopilante et hilarante avec ses faux airs deJoseph Gorgoni. Il y a bien sûr l’aisance verbale, la justesse de l’interprétation, l’engagement physique mais aussi la profondeur des regards en gros plan, sublimés par les immenses vidéos noir-blanc projetées à même les murs d’un ingénieux dispositif scénique.
En effet, l’espace, qui semble au demeurant assez dépouillé, est d’une part investi par des éléments mobiles dynamiques (un lit, un cercueil, une table, …) et d’autre part va se transformer au gré des besoins, découvrant par exemple un étage supplémentaire derrière un tulle lointain, une entrée mystérieuse à cour ou encore un gigantesque mur de tôles descendant des cintres pour couper la scène en deux. Saucisson de foie dans le bortsch – pour ne pas dire cerise sur le gâteau – les musiques et chants amplifient le décalage génial de l’ensemble du propos qui nous emballe pour le compte.
Cette ingénieuse scénographie supporte ainsi un enchaînement rythmé de scènes plus originales les unes que les autres. Elles s’enchâssent comme des poupées russes, peuvent se lire à différents niveaux, du comique au philosophique : Pourquoi rester vivant alors que tout nous pousse au suicide ? Vaut-il la peine de vivre en martyr ou de mourir sacrifié pour une cause, fut-ce-t-elle celle de la liberté ? Et plus Sémione va se rendre compte du cynisme de ces contemporains, plus cela va le rendre conscient de la terrible chance d’exister, du cadeau d’une vie dans laquelle la liberté est à conquérir et à chérir. La morale sous-jacente a valeur de rappel pour toutes celles et ceux qui pensent que la démocratie est acquise alors que les retours de flamme nationalistes embrasent notre étrange époque.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Le suicidé, vaudeville soviétique de Nicolaï Erdman, au Théâtre de Carouge, du 1er au 16 mars 2024.
Mise en scène : Jean Bellorini
Avec François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Tatiana Frolova, Damoh Ikheteah, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Damien Zanoly et les musiciens Anthony Caillet, Marion Chiron et Benoit Prisset
Photos : © Juliette Parisot