Les réverbères : arts vivants

Un théâtre en liberté

De belles promesses sur scène – C’est compliqué d’être belle quand on est une ordure – par la Bande J (Compagnie Acrylique Junior), jusqu’au 3 mai. 

Ce qui caractérisait les générations d’avant l’an 2000, c’est qu’elles voyaient devant elles une date marquant l’entrée dans un temps de tous les possibles. Cette date est passée. Il en reste des promesses – dont beaucoup ont été réalisées bien sûr, mais pour les générations postérieures à 2000, les choses se révèlent plus complexes. 

On ne demande rien d’autre au théâtre que d’être à la fois actuel et universel. C’est là son essence. Ce spectacle répond à ces deux exigences en illustrant le bord d’un monde finissant, présenté comme une fin du monde, alors qu’il ne s’agit que de la fin de leur monde. Une forme d’accomplissement de l’Histoire. 

Ce joli spectacle, écrit sur fond d’Apocalypse de Jean de Patmos, est ouvert avec le prologue de Saint-Jean l’Évangéliste adapté pour l’occasion : Au début étaient les ordures… S’ensuit un spectacle à caractère composite, voir hétéroclite où l’on voit la poésie, la farce, les joies et les souffrances entremêler leurs registres. L’écriture de Léon Boesch et Lucien Thévenoz, centrée sur la fin d’un monde, permet une grande liberté narrative : il est ici davantage question de survivants que de fondateurs. Le spectacle est à la fois frais, sombre, drôle et extravagant. Il se dégage de la prestation des juniors d’Acrylique une tendresse propre à une jeunesse talentueuse.  

La transformation radicale du monde est espérée sans véritable espoir, et c’est pourtant elle qui sous-tend les tableaux proposés. Leur monde est divisé en deux. Le peuple des Ordures et les autres, les Propres, qui flottent aisément au-dessus du panier de merde. On se retrouve dans un schéma pré-révolutionnaire : les Ordures à Jardin, les Propres à Cour. Une mention particulière pour les réalisations des costumes (Spooky Dolls Surgery) dessinés avec une grande efficacité dans un style qui porte des influences historiques et imaginaires post-apocalyptiques. 

La réussite du spectacle tient à la qualité de la mise en scène des deux auteurs, inventive et riche en trouvailles, ainsi qu’à l’engagement scénique des interprètes. Ces jeunes artistes prennent visiblement plaisir à jouer – ce qui est essentiel, sans quoi l’apocalypse serait totale – tout en faisant preuve d’une discipline réelle. L’ensemble est homogène, chacun trouve sa place et offre au public une belle surprise : un théâtre en liberté. 

Ce qui est donné à voir tient du festival : comédie, chants, danse – avec notamment des ensembles chorégraphiés par Lua Gomes et Léa Batoua, ainsi que de belles performances individuelles. Mais surtout, une succession de tableaux étincelants, mêlant quotidien acidulé et imaginaire, au point de faire oublier la couche d’ordures sur laquelle évoluent les personnages. 

Tout est féerique — noir, certes — inventif, joyeux et généreux. Une jeunesse que certains jugeront imparfaite… mais qui possède aussi toutes les qualités. Un spectacle clair, vivant et beau, porté par celles et ceux qui, face au monde, ont plus d’avenir que de souvenirs. 

Jacques Sallin 

Infos pratiques : 

C’est compliqué d’être belle quand on est une ordure, de Léon Boesch et Lucien Thévenoz,  à La Parfumerie, du 24 avril au 3 mai 2026. 

Mise en scène : Léon Boesch et Lucien Thévenoz 

Avec Amorim Neto Valentine, Arintsoa Liana, Ben Zaid Fabio, Berlin Camille, Bolivar Eva, Delapierre Vivian, Duss Olivia, Gil Sarmiento Santiago, Lob Maja, MacCrae Eileen, Mota Chalier Anahita, Moutet Raphaël, Nicollet dit Felix Zoé, Philémont Eloi, Ribi Maël, Zahn Liv, Zanni Nour 

https://www.laparfumerie.ch/evenement/cest-complique-detre-belle-quand-on-est-une-ordure-la-bande-j 

Photo : © Cédric Vicensini 

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

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