Un voyage en amnésie

Morrison’s Blues : de Dominique Ziegler, un texte rock & folk que n’aurait pas renié Philippe Manoeuvre, à voir au Théâtricul jusqu’au 10 juillet.

En ce temps-là, ceux de la génération pop plaçaient leurs vinyles sur des platines Lenco, se fournissaient en 33 tours chez « Torre » et découvraient chaque mois un album majeur de la culture pop. Ainsi doivent être rangés dans leurs mémoires parmi tant d’autres albums : Abbey Road, Atom Earth Mother, 21st Century Schizoid Man, des vieux Led Zepp, les trois profils d’Emerson, Lake and Palmer et Weird Scenes Inside the Goldmine des Doors. Le couloir qui mène au Théâtricul est justement rempli d’affiches de cette époque marquée par « 2001, l’Odyssée de l’Espace », ce qui doit rappeler aux spectateurs témoins de cette aventure les robes à fleurs, les cheveux longs et leurs idées pas si courtes que cela.

50 ans après la mort de Morrison, c’est un très beau voyage en amnésie que nous offre l’auteur et metteur en scène (Dominique Ziegler) en imaginant une rencontre entre un vieux joueur de blues (David Valère) et la pop star Jim Morisson (Ludovic Payet). Le décor intelligemment créé par Celia Zanghi place sur scène un fond de rue américaine très loin du rêve, avec pan de mur de brique rouges et porte borgne, un coin de trottoir épuisé et des reliefs de rue. La mémoire de chacun des spectateurs comble les vides laissés par la scénographe, une belle esthétique soulignée par des éclairages de l’excellent Michel Faure qui invite à s’approprier un univers placé par l’auteur dans les arrières-mondes de Nietzsche.

Barbu, alcoolisé, vitupérant et dégingandé Jim Morrison éjecté d’un bar débarque sur scène avec fracas à grand renfort de jurons, devant un vieux blues man impassible derrière ses lunettes noires face à cet énergumène empâté qui chute à ses pieds. Le choix de jeu retenu pour la caractérisation du personnage de Jim Morrison est d’une très grande difficulté. La tenue du rôle sur plus d’une heure d’un alcoolique, marqué à la défonce, à la force physique écornée demande un jeu d’équilibre sur une crête terriblement sinusoïdale. Le comédien Ludovic Payet y place toute sa sincérité d’interprétation, ne négociant pas toujours au plus près les virages que l’écriture et la mise en scène lui imposent. Cependant, son jeu nous offre toute la profondeur des déchirures d’âme d’un musicien plutôt égoïste, violent et sale gosse.

Le « blues man », un personnage portant tour à tour l’archétype du Trickster et celui du Mentor jette la vie de Jim Morrison (partie en déliquescence) en pleine figure du musicien, qui ne l’a pas volé. Entre critique sévère et « remonté de bretelles », encouragement et prise de drogue commune, va passer l’histoire musicale et bancale de la Pop Star. L’idée étant de lui faire retrouver son inspiration, sa force créatrice son « Modjo ». Le comédien David Valère, dans ce rôle est parfait de justesse et conduit le spectacle avec humour, causticité et virevolte. Il porte de plus, et c’est à noter, l’entier des personnages satellitaires jusqu’à une grossesse de cinq mois à la fois hilarante et tragique.

Le texte, juste et vif, parsemé de traits et la mise en scène pétillante placent des stances tout au long de la représentation, à la fois oniriques, burlesques et musicales, ce qui met en relief le récit et lui donne du corps. Le spectacle est dense, comme la vie de l’artiste rock au comportement volontairement excessif, et la mise en scène suit les hauts (tellement hauts) et les bas (tellement bas) du personnage dans une trajectoire qui tendrait à prouver que la lumière peut se déplacer autrement qu’en ligne droite. On le voit, l’auteur de ce texte qui « gratte » tel un vieux vinyle, possède non seulement l’entier des albums des Doors, mais aussi tout autant la transcendance de la vie du locataire de la tombe, située dans la sixième division du cimetière du Père Lachaise à Paris.

À remarquer, la présence de l’excellent musicien Pierre Omer, qui illustre le spectacle dont la mise en scène intègre parfaitement sa présence. Avoir cet artiste musical de qualité comme illustrateur sonore, revient à engager un chef étoilé comme extra, le bénéfice en est de toute évidence très grand.

Le souvenir de cette époque, les spectateurs l’ont partagé, pour certains retrouvé et à vrai dire, peu l’ont découvert. Il y avait dans la salle comme un parfum de nostalgie à entendre un commentaire : « J’en avais presque les larmes aux yeux ! ».

Une forte émotion que ce spectacle offre et pas seulement par le temps d’alors, mais bien plus par le temps d’aujourd’hui passé avec la troupe, avec cette part de l’histoire de la musique pop.

Jacques Sallin

Infos pratiques : Morrison’s Blues de Dominique Ziegler, du 22 juin au 10 juillet 2021 au Théâtricul.

Mise en scène : Dominique Ziegler

Avec David Valère et Ludovic Payet

Photos : © Olivier Pasqual

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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