Une matière brûlante
Juste avant leur entrée en salle, et à une semaine de la première d’Insuline, nous rencontrons Lou Lepori et Cédric Leproust pour évoquer avec elleux des instants de la création de cette pièce puissante, brutale et lumineuse à voir au Galpon du 28 mai au 7 juin.
En corps
La parole et l’écriture sont créées, aussi et peut-être surtout, à partir d’un corps. Un corps qui vit. Un corps qui ressent. La voix n’émerge pas de nulle part. Elle est située. Elle vient de quelque part. Lou Lepori est une auteure queer et non-binaire. Metteure en scène, journaliste, titulaire d’une thèse en histoire du théâtre, iel enseigne également le queer, l’anarchie et le féminisme. Dans Insuline, un texte à la fois politique et intime, iel puise un élan originel dans une matière de son histoire personnelle. Cependant, pour iel, le geste de l’écriture donne naissance à quelque chose qui n’est plus tout à fait du domaine de l’autobiographie. Par l’écriture, une forme est donnée au réel. Par le théâtre, un personnage naît – sans nom : IEL.
L’auteure a toujours souhaité écrire un texte sur son grand-père. Iel a essayé, au travers du roman. Cela n’a pas fonctionné. Il est raté dit-iel. Cependant, un jour, un diagnostic tombe : iel souffre de diabète. Comme son grand-père. Iel tire ce fil pour écrire. Iel est homosexuel-le. Comme son grand-père. À travers de cette expérience personnelle, c’est tout un système de domination qui est révélé. Les mots – la voix – brisent les trop nombreux silences : « Ceci est mon corps pédé violé diabétique et j’ai tout dit ».

La joie du collectif
Lou Lepori nous confie que s’iel a pu rédiger la pièce, c’est aussi, et grâce, à son équipe. Une histoire d’amitié. De confiance. Le hasard chanceux des rencontres. Ce texte iel l’a écrit, véritablement, pour le comédien Cédric Leproust et le musicien Marc Berman avec qui iel a déjà travaillé. Iel savait qu’iel n’avait pas de souci à se faire, dans l’écriture, parce qu’ils seraient là pour co-créer. Présenté d’abord, par Lou, comme « injouable » à ses deux complices, Insuline devient leur troisième projet commun. Après deux performances, Klaus Nomi Projekt (2018) et Corps à corps avec Shanghai de Philippe Rahmy (2020), le trio, pour la première fois, propose une pièce théâtrale, et s’accompagne d’autres regards pour une mise en espace, en costume (Isa Boucharlat), en lumière et son (Nidea Henriques, Benjamin Vicq) et en scène, qui se veut collective (en collaboration avec François Renou).
Horizontalité et collectivité sont des mots qui résonnent forts. Lou refuse la place de metteur-e en scène, du moins d’une certaine conception de cellui-ci. Le projet est politique, autant par sa forme que son contenu. Contre le patriarcat. Pour une libération de la parole. Avec son équipe, iels ont pensé le travail ensemble, et ont réussi à créer un espace « safe » où l’écoute et la bienveillance, ainsi que la joie sont à l’œuvre. En les écoutant, on sent avant tout, et on est touché-e, ce désir de travailler ensemble, qui les réunit et qui les anime.
Construit comme un monologue, avec plusieurs voix. Plusieurs générations qui se rencontrent. Le texte entre cependant également en dialogue et avec le musicien, Marc Berman, et avec son instrument : un piano préparé. Ils deviennent des personnages. Des complices de jeu pour Cédric, comédien, arrivé en Suisse en 2009 pour entrer à la Manufacture. Il nous confie que ce qui l’intéresse en tant qu’acteur, c’est dévoiler le monstre qui sommeille en chacun-e de nous, et ce quitte à y aller trop fort parfois. D’ailleurs, et l’anecdote est belle, Cédric raconte qu’une partie du travail a été de ne pas se jeter dans les émotions, de ne pas essayer de les fabriquer, mais de les laisser naître de la parole. Lire un texte de Lou ce n’est pas seulement rencontrer une écriture, c’est être face à une langue, nous dit-il. C’est une musicalité. Les mots et le corps, ce sont une même chose, si on reprend les mots de Novarina dans Devant la parole : « ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes de dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit. »

Une langue
Lou est auteure de plusieurs romans, dont A corps perdus aux éditions de la Veilleuse, quand iel écrit pour le théâtre, sa langue devient plus baroque. Cédric nous raconte qu’aux premières lectures, le sens lui échappait. C’est une écriture qui se dévoile. Qui est aussi, et surtout, une matière rythmique et sonore. Un flux. Non pas une parole insensée ou privée de sens, mais une parole qui fait sens, à force d’être dite, à force d’être entendue, ici et maintenant.
Un texte. Une langue. Qui ne sont pas non plus hermétiques. Lou écrit pour Marc et Cédric, ils sont les premiers destinataires, mais aussi iel leur fait une place au creux du texte. Dans les blancs. C’est une écriture trouée. Mouvante. En métamorphose. Aux références culturelles de Lou, le comédien ajoute des références populaires, créant un dialogue à travers le texte. Un texte poreux. Qui permet la rencontre.
Au travers de ce spectacle, directement adressé au public. Lou, Marc et Cédric brisent les silences. Iels disent. Mais créent aussi des espaces d’écoutes, pour ce qui, d’habitude, et trop souvent, est tu. Si aujourd’hui ce texte « injouable » se retrouve sur la scène du Galpon, c’est possiblement parce qu’il est un des plus beaux textes, nous souffle Cédric, et qu’il est certainement mu par une nécessité à être partagé avec touxtes celleux qui pourraient se reconnaître.
Charlotte Curchod
Infos pratiques
Insuline, de Lou Lepori au Galpon, du 28 mai au 7 juin, et les 12 et 13 juin 2026 au Centre Culturel ABC de La Chaux-de-Fonds.
Mise en scène : collective
Co-mise en scène : François Renou
Avec Cédric Leproust et Marc Berman
Musique : Marc Berman
Costumes : Isa Boucharlat
Lumières et direction technique : Nidea Henriques
Régie lumière : Daniel Demont
Son : Benjamin Vicq, Clive Jenkins
https://galpon.ch/spectacle/insuline/
Photos : ©Anne Colliard
