Vous reprendrez bien un peu de Biotruc, au Saint-Gervais ?

Des amis se retrouvent un soir d’anniversaire, pour partager ensemble leurs nouvelles bonnes résolutions écologiques qu’ils ne tiendront pas, cette année encore. Ainsi, le Saint-Gervais joue, jusqu’au 16 février, une farce sociétale d’envergure.

Dans un salon somme toute assez banal, se prépare une soirée de retrouvailles : quelques amis qui ne s’étaient pas vu depuis un moment se retrouvent pour les 50 and d’Yvonne. C’est l’occasion aussi de faire leur « soirée de discussion citoyenne ». Le principe est simple : chacun et chacune prendra à tour de rôle le bâton de parole pour partager les résolutions qu’il ou elle a décidé d’essayer de tenir pour moins polluer la planète.

Car, en ces temps de crise climatique, l’heure est grave et tout le monde doit faire attention à son empreinte carbone. C’est pour cette raison qu’Yvonne et son deuxième mari, Jean II, ont installé chez eux un compteur de consommation (comme beaucoup d’autres foyers) pour limiter l’énergie utilisée. Mais si la consommation diminue, elle est proportionnellement inverse aux auto-félicitations que l’on s’envoie pour tous ces gestes faits à la planète. L’autre conséquence de cette vigilance écologique, c’est que recevoir des amis chez soi, ça « suce suce suce » de l’électricité.

C’est, donc, pressés que les invités repartent pour ne pas faire disjoncter le compteur, qu’Yvonne et Jean II accueillent Cyril (qui aime tant s’étaler sur ses histoires de conquêtes et qui ne quitte jamais son oreillette) et le couple d’antispécistes notoires Béa (atteinte du syndrome de La Tourette après avoir cassé des œufs d’iguane auxquels elle tenait beaucoup) et Jane (qui, après avoir fait son coming-out d’homme trans, est finalement revenu à la case départ, et s’identifie à nouveau comme femme).

Le vaudeville à la sauce bobo

Hormis peut-être, et encore, le fils d’Yvonne, un ado flegmatique et mutique qui milite pour le climat, aucun des convives n’est vraiment plus consistant que les autres, moins risible. En réalité, tous sont de vraies parodies ambulantes.

La bien-pensance est incarnée par les hôtes qui ont beaucoup de principes (de la cuisine préparée au biofour parce que cela consomme moins aux des toilettes sèches pour être vraiment écolo) au point d’en oublier la politesse. En effet, dans les faits, ils n’écoutent pas un traitre mot de ce que racontent leurs invités, mis à part pour faire une tête horrifiée quand ces derniers confient être « partis en vacances ». Sans parler du fait que, quand le compteur d’énergie annonce que leur limite d’énergie quotidienne est dépassée, ils sont prêts à le trafiquer pour continuer à consommer, sans, disent-ils, faire d’entorse à leurs principes. Ce sont donc bien des paroles en l’air et une réputation qu’ils défendent, mais rien dans les actes.

D’autre part, le couple d’ultratolérantes qui ne souffrent aucune violence, discrimination ou blague de mauvais goût ne manque pas non plus de mordant. Si le canapé en peau de zèbre a droit à des caresses et consolations (la pauvre bête tuée), Yvonne devra se contenter d’un livre type « Comment passer le cap des 50 ans » pour son anniversaire (et un t-shirt au slogan encore plus charmant). Quant à Béa, si elle ne supporte pas les blagues racistes, fait très bien la distinction, dans un de ses monologues, entre « les beaufs » (qui n’ont rien compris) et « eux » (hautement plus éduqués et donc supérieurs). La tolérance a donc sa limite, et apparemment elle est sociale.

Quant à Jean II, le conjoint congolais d’Yvonne et hôte de la soirée, il appelle sa dulcinée « mon beau frigo américain » comme si le luxe consumériste à l’américaine était le nec plus ultra pour un Africain qui n’a (forcément) connu que la misère et le dénuement quand il était là-bas (à Brazzaville ou Kinshasa, les convives se mélangent un peu les pinceaux).

Tout au long de la soirée, il alternera entre une tenue djellaba-babouche, un casque de colon ou des vêtements en peau de zèbre ou de léopard, ne pouvant ainsi être autre chose qu’un cliché. Au même titre que Cyril, dont le rire gras, les lunettes jaunies et les gestes déplacés, voire obscènes, ne rendent pas plus profond que les autres.

Il n’y a donc pas ici de personnage qui serait le porte-drapeau de la morale puisque tous sont grotesques tant ils ne vivent que pour leurs principes, sans bon sens et avec toutes les contradictions que cela implique. Mais ces pantins sont aussi terriblement drôles. C’est là d’ailleurs toute la force de cette comédie, de cette satire de l’écologiste-consumériste, on rit beaucoup (et parfois jusqu’aux larmes), oubliant alors rapidement les quelques moments de flottement, où le scénario semble partir dans tous les sens, sans contrôle aucun. Et de ce rire découle un certain sentiment de liberté : c’est aussi nos principes et incohérences que l’on apprend à tourner en dérision avec cette pièce, acquérant ainsi un peu plus d’humilité et de tolérance envers les autres.

Joséphine le Maire

Informations pratiques :

Je vous ai préparé un petit biotruc au four ou Mais où est donc passé Jean-Michel ?, de Marielle Pinsard, du 6 au 16 février 2020 au Théâtre Saint-Gervais.

Mise en scène : Marielle Pinsard

Avec Vincent Bonillo, Noémie Griess, Pierre Laneyrie, Criss Niangouna, Catherine Salée, Valerio Scamuffa, Mélanie Zucconi, guest : Lucien Soleilhet

https://saintgervais.ch/spectacle/je-vous-ai-prepare-un-petit-biotruc-au-four-ou-mais-ou-est-donc-passe-jean-michel

Photos : ©Dorothée Thébert Filliger

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