Les réverbères : arts vivants

Wajdi Mouawad : Quatre dimensions du verbe aimer (8/9)

Propos tirés de la leçon au Collège de France du 1er avril 2025

Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, un résumé non-exhaustif de sa huitième leçon titrée « Quatre dimensions du verbe aimer ».

… Sur une ligne de crête entre doutes et douleurs, le salut se trouve dans les miettes de notre humanité. Car, ne l’oublions pas, l’humain a toujours la capacité de déborder de lui-même. Il y a toujours, ici et là, des étincelles, même au fond des puits les plus obscurs… L’espoir est là, même invisible, même indicible, imperceptible. Il est là, dans le souffle de l’histoire… Bien sûr, l’apaisement n’est pas pour aujourd’hui… Mais l’horizon est devant nous, il brille comme un cap espéré, une promesse d’amour...

Certes, c’est un rêve. Et, comme dit l’adage, il faut croire en nos rêves et en avoir « des assez grands pour ne pas les perdre de vue » (Oscar Wilde). Face à l’asphalteuse de l’histoire qui a tendance à annihiler les chemins de traverse, il est salutaire de se prendre en flagrant délit d’imagination. Faire fonctionner à plein tubes l’usine à images de notre inconscient. Et trouver, au creux de l’ultime rêve, la parfaite perle de l’huître sauvage de l’espoir, celle qui agira comme une révélation et dont on sera, sa vie durant, gardien-ne du trésor.

Croire en ses rêves. Simplement croire. Dégagé du religieux. Croire pour porter sa vie à bout de bras et l’engager en toute chose. Croire au récit. Croire au théâtre. Croire à la poésie. Croire aux gens. Croire à l’innocence. Croire en l’avenir. Inlassablement et avec entêtement. Croire en ce que l’on ressent. Et croire à l’Autre. L’Autre avec qui je peux vivre le rêve ultime, celui de l’amour. Oui, croire à l’amour. Envers et contre tout. Sa vie durant, être le servant de l’amour. Voilà.

Car aimer et être aimé-e sont au cœur de toute quête… Aimer est un temple sacré. Deux êtres humains qui se rencontrent… Bien sûr qu’il en a fallu du temps, ma lamantine, ma luciole, mon amour. Le Big Bang pour nous séparer et 13,8 milliards d’années pour nous réunir, nous faisant éprouver la sensation initiale du lien lorsque nos atomes étaient imbriqués avant la naissance de toute chose. Aimer est un miracle. Alors il faut l’écrire. Le verbe aimer est le cœur battant de l’écriture.

Et écrire est aussi un miracle. Aussi insondable que l’amour. Comme le chiffre π. Nul-le n’est allé-e aux confins de l’un comme de l’autre. L’écriture est un langage, celui de la pensée des mort-es qui laissent une trace. Pour dire que « quelqu’un, quelque part, lui est arrivé quelque chose. » L’écriture est aux morts ce que l’amour est aux vivants. Des fils entre les mondes. Des forces qui donnent sens. Hier, aujourd’hui et demain. Nous y reviendrons.

Et lorsque l’amour n’est qu’espoir, l’écriture peut être la prothèse du verbe manquant. L’écriture se nourrit du rêve comme espace de liberté de cet amour qui parfois nous échappe. L’écriture pour fixer le fantasme de cette histoire héroïque qu’on aimerait vivre loin du réel dans lequel trop souvent nous pataugeons. Le fantasme, le rêve, l’écriture pour combler le manque d’amour ou la peur de ne pas être aimé-e, de ne pas être aimable. Si les gens savaient vraiment qui je suis…

Alors désirer l’amour comme un appel. Une fulgurance de soi vers le monde. Ce qu’il y a de plus précieux. Le temple sacré, justement. Désirer l’amour. Sans amour, pas de désir. Loin de l’éternuement de l’attirance sexuelle. Désirer rêver d’un amour qui alimente le désir. Se réjouir au quotidien de cet amour et l’entretenir comme l’âme du feu. Faire de l’amour une nécessité pour traverser l’existence. La nécessité d’aimer comme impossibilité de faire autrement pour donner du sens à ce grand souk.

Mais ce qui est nécessaire va aussi parfois à l’encontre de l’amour. La nécessité ne fait pas toujours bon ménage avec l’amour. Combien de soldats se passeraient de mourir à la guerre ? Peu le désirent. Alors on meurt par honneur, fierté, sacrifice, devoir. Par nécessité. On ne meurt pas parce qu’on aime mourir, mais parce que la situation l’exige. La femme ne marche pas des kilomètres pour aller chercher l’eau au puits parce qu’elle aime cela, mais par nécessité. Tout comme il nécessaire au migrant de traverser la mer. Et qu’il ne se noie pas par amour de la noyade. La nécessité accule, réduit, force à l’acte. Jean Moulin meurt par nécessité de sa dignité et de l’idée qu’il se fait de ce qu’est l’humanité. Mais il aurait aimé vivre. Comme tout le monde. Personne n’aime la mort. Mais la nécessité fait loi. Pas l’amour. La nécessité est le code d’honneur des braves. Celui des pompiers combattant la fournaise. Aucun amour du feu, aucun amour de la mort, mais un code d’honneur. Alors ils s’engouffrent dans les tours jumelles sachant que ça pue la mort. Ils y vont comme le chevalier servant qui est d’une fidélité absolue à sa dame, à sa cause. Trahir le code d’honneur nous sortirait de l’humanité.

Puissent, un jour, nécessité et bonheur s’accorder pour donner naissance à une passion, celle de partager sa vie avec l’autre qu’on aime si intimement. Oui, un jour, on ouvre une porte et derrière se trouve un visage inconnu qui pourtant nous est tout de suite familier, qui nous aimante comme le trou noir happe la matière. C’est le moment où on trouve un lingot d’or dans sa boîte de corn flakes. On avait pourtant cauchemardé tant et plus sur le fait que ce n’était pas pour nous, que nous n’étions pas assez aimables pour cela. On ouvre une porte et, dans son entrebâillement, avec un effet diesel plus ou moins prononcé, les mots sortent : « Je t’aime encore plus loin que l’horizon et plus je t’aime, plus je t’aime. Aimer, c’est aimer plus. Te dire mon amour est impossible puisque, au moment même où je veux dire « je t’aime », déjà je t’aime encore plus et il me faudrait le redire pour être à la hauteur de cette enivrante addition. C’est peut-être ça quand on dit que les mots ne sont pas assez forts. En fait, ce n’est pas qu’ils ne sont pas assez forts, ils ne sont tout simplement pas assez rapides. »

Nécessité et amour sont alors au pinacle de leurs capacités. Il est nécessaire d’aimer comme il est nécessaire d’écrire. À la différence que, pour qui veut écrire, aimer écrire n’est pas nécessaire. L’écriture est en effet indifférente à l’amour que l’écrivain-e éprouve pour elle. L’écriture se fiche qu’on l’aime ou non. C’est un savon qui nous glissera toujours des mains. L’écriture se fiche de l’amour, de nos morales, de nos dignités. Elle se fiche même de qui écrit. C’est pour cela, qu’au bout de la nuit, le pire humain peut écrire un chef-d’œuvre. Et la poésie n’est qu’un putain de compost où s’accumulent nos pourritures. Et ce qui pourrit se régénère en autre chose. Et ceux qui sont nés d’un viol seront source d’une immense histoire d’amour et l’amour à son tour donnera peut-être naissance à un violeur. C’est un mystère insondable ; on ne sait pas comment fabriquer un humain et pourquoi parfois ça marche, parfois pas. Et c’est ce mystère que l’écriture sonde et dont la poésie est la délicate pioche. Comment définir la poésie ? Comment savoir pourquoi un livre, un tableau, un spectacle va parler à l’autre ? Comment anticiper ce grand amour qu’on n’a pas vu arriver ? On ne sait pas et c’est tant mieux. Car c’est précisément ce mystère qui nourrit l’humanité de l’homme.

Écrire le mystère relève ainsi de la sorcellerie. On sent qu’on joue avec des forces qui nous dépassent. Car écrire est peut-être plus fort que tout, même que l’amour. Parce que, on y revient, écrire, c’est le langage. Et le langage est un acte qu’aucune conscience, aucune énergie, rien n’avait prévu. Ce n’était pas au programme de l’univers. Dieu n’avait pas prévu le verbe comme acte de création poétique. Tout au plus comme moyen de communication. Il n’y a qu’à relire la Genèse pour se rendre compte de la technicité rationnelle de l’histoire. Le langage, écrit ou parlé, lorsqu’il est poésie, nous connecte à la sépulture des gisant-es et des vivant-es, connu-es ou inconnu-es, passés et à venir, dont nous sommes à la fois la mémoire et les annonciateur/ices. C’est la nécessité de faire exister ce qui autrement disparaîtrait. Le langage recèle une perle noire qui est donc l’imprévu de l’univers à travers sa puissance poétique pour exprimer le rêve et l’amour. Et c’est bien ce fil de rêve et d’amour qui relie depuis toujours l’humanité bigarrée.

Puisque l’écriture est force d’humanité et de création, l’écrivain porte en lui la mémoire des hommes et essaie de traduire cela en signes qui résistent au temps. Il y a quelque chose de l’accouchement dans ce qui surgit et qu’il faut faire tenir sur les lignes imaginaires de la feuille. Mais création n’est pas procréation. Or il y a, dans l’acte d’être parent, un amour immédiat qui annonce une inquiétude permanente pour l’enfant. C’est inclus dans l’histoire comme les cartouches vont avec l’imprimante. C’est une question de survie de l’espèce. On parle alors d’un amour quasi animal. Ne pas le ressentir nous met en marge de notre époque. Mais le ressentir ne suffit pas non plus. Au risque de passer à côté de la vraie rencontre avec l’autre. L’autre, qui au-delà d’être notre enfant, est un étranger qui ne nous appartient pas. Et c’est cette étrangeté qu’on gagne à découvrir. Aimer son propre amour à travers l’amour qu’on ressent pour son enfant, c’est s’aimer soi à travers lui. Mais découvrir, au-delà de cet amour animal, l’être humain qui se cache derrière notre enfant et nous mettre à aimer davantage cet être humain-là que notre enfant nous jette dans un amour humain autrement plus bouleversant puisqu’on aime un autre qui, en passant, est aussi notre enfant.

S’ouvrir et aimer l’étrangeté. Le bizarre de l’autre. Des gens qui font société. Pas seulement les gens qu’on aime. Mais les gens aimables. Raconter leur histoire. L’écrire. La jouer. Considérer la fourmilière. Faire en sorte qu’elle ne disparaisse pas sous le macadam de l’asphalteuse du labeur, du malheur, du désespoir, de la misère, de la maladie, de la violence familiale, de l’abandon et des destructions. Il faut aimer les gens coûte que coûte. Les sortir du néant coûte que coûte. Ce n’est pas l’écriture qu’il faut aimer mais l’humanité. C’est vers elle qu’il faut tourner notre regard, pour elle qu’il faut jeter toutes nos forces dans la bataille ; et que ce soit par la création, la procréation, le deuil des morts-e ou la transmission des récits, déployer sans faiblir, ni s’arrêter, ni abandonner, ni désespérer, les facettes inouïes du verbe aimer.

Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Quatre dimensions du verbe aimer, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)

Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.

https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture

Photos : © rts

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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