Les réverbères : arts vivants

Y’a plus qu’à, faut qu’on

Et vice versa – FairFly – de Joan Yago García, par Le Magnifique Théâtre, au casino Théâtre de Rolle, c’était à voir le 8 mai 2026. 

Avec la pièce FairFly, on descend dans les profondeurs des comités d’entreprise. On traverse un cas exemplaire de restructuration du personnel, puis l’on découvre un modèle d’entreprenariat collectif, joyeux et rayonnant, jusqu’à entrevoir une forme de réussite industrielle – du moins dans l’euphorie de ses débuts. Une illusion qui surfe sur la vague des start-up avant de venir se fracasser contre la réalité. 

En ouverture de spectacle, il y a un comme un parfum d’Arlette Laguiller, avec ses mots qui ont marqués une époque : Travailleurs, travailleuses ! La situation s’ouvre en pleine crise d’entreprise et face aux propositions de la direction, une question s’impose au comité de résistance ouvrière : Qu’est-ce qui se perd, qu’est-ce qui se gagne dans cette aventure ? L’essentiel de ce spectacle est dans la riposte des quatre résistants-es : Simon, Philippe, Martha et Amélie. 

Un décor circulaire sans grâce, avec quelques objets, des sons d’ambiance, des éclairages efficaces et justes ; c’est ici que bouillonne une énergie, un savoir-faire de comédien/nes  parfaitement rodé-es qui nourrissent toutes les situations mise à nu.  

Il y a la cruauté, celle aveugle de la direction, qui balance avec la réalité industrielle. Il y a les étincelles des premières idées accompagnées des premières réussites. Il y a l’envie, celle de bien faire en parallèle de celle de changer le monde. Il y a le tragique qui s’impose d’un bout à l’autre, ce qui rend ce spectacle à peine plus théâtral que la réalité. Tout ceci est vif, enlevé car, pour la troupe, ce texte leur offre un véritable bonheur de jeu. Un beau travail plein d’intelligence et d’élan scénique de Julien Schmutz. 

La volonté d’entreprendre : il y a face à elle les réfractaires, les timides, les hésitant-es, les enthousiastes et les utopistes. Ici, la pièce nous jette en pleine figure une réalité possible et cela nous fait frissonner, rire quelle que soit notre position. Le tragique claque comme un fouet avec ce qu’il est : un joli rêve bouffé par le pognon. 

Quoiqu’il en soit, l’enthousiasme, aussi sincère soit-il, la volonté, manches retroussées jusqu’aux coudes, l’idée, aussi originale et iconoclaste soit-elle – ici, nourrir des enfants avec des protéines issues de larves de mouches – ne suffit pas. Par l’une, les choses sont mises à plat (Selvi Pürro); par l’autre, elles s’envolent dans le rêve (Barbare Tobola). Chez l’un, les références économiques nourrissent la réflexion (Jonas Marmy); chez l’autre, la réalité, au plus près du sol, demeure la seule mesure valable (Michel Lavoie). C’est un magnifique ballet d’arguments qui se déploie devant le public, témoin placé au plus près des situations. Encore une fois, la mise en scène fait preuve d’une remarquable intelligence. 

De toutes ces péripéties vécues par le quatuor, on le comprend. Il y a dans la réussite d’une idée ; ceux et celles qui l’ont eue, ceux et celles qui peuvent la pousser plus loin, ceux et celles qui l’industrialise, et ceux et celles qui la commercialise. Vouloir tout entreprendre tient du rêve. 

Une scénographie atypique, de magnifiques interprètes, une vivacité joyeuse, voilà bien des choses dont nous privent les mises en scène conformistes. 

Jacques Sallin 

 Infos pratiques : 

FairFly de Joan Yago García au Casino, Théâtre de Rolle,le 8 mai 2026 

Mise en scène : Julien Schmutz 

Avec Selvi Pürro, Jonas Marmy, Michel Lavoie, Barbara Tobola 

https://www.theatre-rolle.ch/programme/fairfly/  

Photos : © Guillaume Perret 

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

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