Hyperborée : l’expédition théâtrale par-delà le Grand Nord

Au Théâtre Saint-Gervais, les spectateurs sont emportés sur un bateau, ballotés par les vagues et le vent. Les commandants de bord sont trois artistes (Rudy Decelière, Anne-Sophie Subilia et Jean-Louis Johannides) qui mènent une performance d’une grande beauté, où le réel se confond avec l’imaginaire : Hyperborée.

Une poignée d’hommes et de femmes embarquent sur un bateau, direction le Groenland et ses terres inconnues, hostiles pour les uns, sublimes pour les autres. Commence alors leur incroyable voyage, le long des falaises monumentales, entre les icebergs, sans autres êtres humains que ceux montés à bord. Leur embarcation évolue, perdue entre une mer infinie et des terres désolées. Telle est l’expérience que Rudy Decelière, Anne-Sophie Subilia et Jean-Louis Johannides ont vécue, en quête de découvertes géographiques et artistiques. Tel est le point de départ de leur performance, Hyperborée, construite grâce aux images des paysages qu’ils ont traversés, aux bruits dans lesquels ils ont baignés et grâce, surtout, aux fragments de souvenirs portés aux spectateurs par la voix d’un narrateur anonyme.

Au-delà des frontières

Plongés dans le noir, face à un écran, les spectateurs sont immergés dès les premières minutes de la performance dans la même atmosphère que celle dans laquelle ont évolué les trois artistes des jours durant : le doux clapotis du bateau sur les flots, les bourrasques de vent, ici ou là le cri d’un oiseau, les craquements de l’embarcation et la lecture du journal que tient l’un des membres de l’expédition : « Jour 4 : penser à mettre de la gaulthérie sur mes engelures », « jour 7 : … j’ai peur qu’ils partent sans moi », « jour… : demander aux autres quel jour on est », « N. ne dit presque plus rien », « jour 51 : … j’écris pour me tenir compagnie[1]. »

Simultanément à ce monologue et ces mélopées, défilent des prises de vue magistrales dont le cadrage donne la sensation à qui les regarde d’être en plein cœur des mers du Groenland : à certains moments le regard se noie dans l’horizon avec une sensation vertigineuse d’infinité ; à d’autres la coque, un bout de voile ou de mât limitent la portée du regard et illustrent inlassablement le confinement dans lequel se trouvent les explorateurs. Et parfois, les prises de vue aériennes rappellent combien l’Homme, perdu dans cette nature, n’est guère plus gros qu’une fourmi que l’on peine à voir dans le paysage. Tout n’est finalement qu’une question de perspective.

L’immersion sonore et visuelle efface les barrières entre fiction, performance et réel. Il y a la réalité du voyage qu’ont entrepris les trois artistes, les éléments qu’ils ont affrontés, les longues heures qui se sont écoulées, leur solitude, les pensées et les angoisses qui les ont accompagnés durant tout le périple, formant la matière première de leur performance.

Il y a ce qu’ils ont décidé de raconter de ce voyage, ce qu’ils offrent aux spectateurs : les images, les sons, le défilé des paysages, les ressentis tirés de leur expérience. Mais quels indices permettent aux spectateurs de savoir ce qu’ils ont vraiment vécu ? Tout semble si réel et, pourtant, cela ne peut qu’être éloigné des événements physiquement éprouvés. Cela ne peut qu’être une fiction.

Le réel n’est pas ce que l’on croit

Et puis en même temps, ces morceaux de voyage, artificiellement mis bout à bout, deviennent l’expérience réelle des spectateurs dans la salle. Le dispositif est tel qu’on se sent brinqueballé par la houle, que l’on ressent l’immensité des plaines de glace face à nous. Et petit à petit, les pensées du narrateur finissent aussi par s’accorder au vécu du spectateur. Alors même qu’il raconte la difficulté de faire abstraction de l’autre dans cet espace exigu qu’est la cabine du bateau, sa voix s’éteint faisant place aux bruits des spectateurs : leurs gestes, le froissement de leurs vêtements, leur toux et leur raclement de gorge, leur respiration même résonnent dans le silence de la salle. Et de se demander, comme le narrateur, s’il est possible de faire abstraction de la présence de l’autre, en l’absence de paroles ?

Ainsi, la salle de spectacle se fait navire et les spectateurs, explorateurs. Cette performance brouille les limites du réel et du spectacle : la fiction n’est pas tant ce que reçoit, voit, entend un spectateur. Tout cela est bien réel. Les spectateurs d’Hyperborée ont éprouvé le périple naval dans les terres glaciales du Nord, certes différemment des trois artistes, mais l’ont néanmoins ressenti avec force. La fiction est la narration qui découlera de cette expérience, l’histoire qu’ils en feront.

Joséphine le Maire

Informations pratiques :

Hyperborée le 24 et 25 janvier au Théâtre Saint-Gervais.

Dates complémentaires :

Le Grütli – 1 et 2 février – 19h

Comédie de Genève – 11 février – 19h30

Temple Allemand (La Chaux-de-Fonds) – 27 mars – 19h

Projet de Rudy Decelière, Jean-Louis Johannides, Anne-Sophie Subilia

https://saintgervais.ch/spectacle/hyperboree/

Photos : © Rudy Decelière (banner), © Benjamin Ruffieux (inner 1) et © Anne-Sophie Subilia (inner2)

[1] Paroles rapportées avec une justesse relative, selon les bons vouloirs de ma mémoire.

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