Une farce pour s’ouvrir l’esprit

Avant que le coronavirus ne frappe, une comédie de Goldoni se jouait au Théâtre des Grottes. Dans Les Rustres, l’adaptation et la mise en scène de Daniela Morina Pelaggi remettent en question le patriarcat, mais pas que…

Lunardo est un riche propriétaire. « Il faut dire les choses comme elles sont », d’après la formule qu’il aime à répéter ; comprenez par-là qu’une femme doit être tenue à l’écart de toute affaire et du regard extérieur. Si sa première épouse se soumettait parfaitement à cet état de fait, il n’en va pas de même de la seconde, Margarita. Alors, quand Lunardo se met en tête de marier sa fille Lucietta sans lui présenter son futur époux avant les noces, Margarita et ses amies vont se rebeller. Dans l’une des plus belles farces écrites par Goldoni, tous les principes de la société de l’époque seront remis en question…

Sortir du patriarcat

Au milieu du XVIIIème siècle, il était de coutume qu’une femme se soumette à la volonté de son époux. À l’heure actuelle, si les mentalités ont – heureusement – bien évolué, l’égalité est encore loin d’être atteinte, et Les Rustres résonne encore fortement. Bien sûr, la situation de la pièce, la vision du monde qu’ont Lunardo et ses amis peuvent paraître caricaturales aujourd’hui. C’est pourtant grâce à ce miroir grossissant que la metteure en scène Daniela Morina Pelaggi remet en question notre société. Les Rustres sont au nombre de quatre : Lunardo, Maurizio (le père du futur époux, Felippetto), Simon (le nouveau mari de la tante de Felippetto), et Canciano (totalement soumis à sa femme Felicia). Cette galerie de personnages hauts en couleurs présente les diverses facettes du mâle de l’époque, du plus au moins tyrannique. Un cinquième homme va venir chambouler tout cela : le comte Riccardo, ami de Felicia, avec qui il semble entretenir une relation ambiguë…

Alors que Lunardo a tout prévu en organisant un dîner à l’issue duquel le mariage sera prononcé, l’indiscrétion de la tante Marina change tout… Mise au courant de la situation, elle en parle à Lucietta, la promise, et organise avec ses amies une rencontre entre les deux futurs mariés. La supercherie sera bien évidemment découverte par Lunardo et ses comparses, créant une situation rocambolesque qui pose beaucoup de questions. D’abord, Lucietta est en colère de ne pas rencontrer celui qu’elle devra épouser ; elle se demande s’il lui plaira, et vice-versa. Avec l’intervention des femmes, les deux promis lèvent ainsi les doutes qu’ils avaient. Cela montre deux choses : premièrement, les femmes ont agi dans l’intérêt des deux époux, en prenant en compte leurs sentiments, plutôt que les considérations financières dont il était question dans l’arrangement. Deuxièmement, avec pourtant une marge de manœuvre réduite, elles réussissent parfaitement leur coup. Qu’en aurait-il été si on les avait laissé décider dès le début ? Le patriarcat se renverse donc peu à peu dans ce microcosme, prouvant que les choses ne sont pas immuables et qu’en laissant plus de place au sexe considéré ici comme faible, tout pourrait mieux fonctionner, à condition de travailler sur un pied d’égalité…

La sexualité en question

Attardons-nous encore sur un autre personnage : le comte Riccardo. Celui-ci entretient une relation ambiguë avec Felicia, la seule à être vraiment émancipée – en atteste sa tenue de cuir rouge et son masque de souris, qui ne sont pas sans rappeler certains accoutrements SM. Il est aussi celui qui aidera Felippetto à s’introduire chez Lucietta, déguisé en femme, à l’insu de Leonardo. Pour ce personnage, Daniela Morina Pelaggi a choisi de faire confiance à une femme : Nina Nana Lebrun. Cette comédienne est très engagée dans la cause féministe et lesbienne. Ce choix laisse d’abord la possibilité d’une relation homosexuelle entre femmes au sein de la pièce. Mais, en ayant choisi Nina en particulier, la metteure en scène va plus loin. Puisque c’est grâce à ce personnage que les deux amants se rencontrent, c’est en quelque sorte grâce à lui que tout est possible. Prendre une femme aussi engagée dans la cause féministe ne peut que renforcer l’idée d’émancipation de la femme, que ce soit dans la vie de tous les jours, comme sexuellement…

Un spectacle sur l’ouverture

Vous l’aurez compris, la mise en scène de Daniela Morina Pelaggi se tourne vers l’ouverture. Ouverture d’esprit d’abord, dont nous manquons malheureusement encore trop souvent dans notre société. Mais l’ouverture se ressent aussi dans la scénographie et les costumes. Nous avons déjà parlé de la tenue de cuir rouge de Felicia. Les autres ne sont pas en reste : les femmes, que leurs maris contraignent habituellement à porter des tenues fermées et quelque peu austères, voire à la garçonne dans le cas de Lucietta, se vêtent toutes de robes brillantes et affriolantes, agrémentées de bijoux et de maquillage, au moment du dîner. Un détail pour certains, mais qui en dit long sur l’évolution de leur rôle entre le début et la fin de la pièce, une manière de tenir tête à leur époux… La scénographie contribue également à cet esprit d’ouverture. Les comédiens peuvent ainsi sortir de scène par plusieurs endroits – du fond de la scène au fond de la salle, en passant par la porte de secours, sur le côté – permettant ainsi une grande liberté. Mais la plus belle trouvaille est certainement la diffusion de quatre écrans en fond de scène, façon caméra de surveillance, qui donnent sur d’autres pièces de la maison de Lunardo, notamment son entrée. On y aperçoit certains déplacements hors scène des personnages, montrant que l’action ne se limite pas à la scène, mais que beaucoup de choses se jouent aussi en coulisses…

Au final, Les Rustres est une pièce complexe et riche, qui remet en question beaucoup d’acquis de notre société actuelle, encore trop marquée par le patriarcat. Quand on pense que Goldoni l’a écrite il y a plus de deux siècles, et qu’elle résonne encore autant aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a encore de nombreux pas à effectuer avant d’atteindre l’égalité…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les Rustres, d’après Carlo Goldoni, prévue initialement du 10 au 22 mars 2020 au Théâtre des Grottes.

Mise en scène : Daniela Morina Pelaggi

Avec Frédéric Polier, Christine Vouilloz, Charlotte Filou, Antonio Gomez, Greg Ceppi, Daniela Morina Pelaggi, Pauline Perrine et Nina Nana Lebrun

Photos : © Nicola Cuti

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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