Vous êtes ici : les voyages des Camille

Alors que l’épisode 3 n’a pas pu être représenté au Théâtre de l’Usine, la série Vous êtes ici continue, en audio, sur le site du projet. Dans le deuxième volume des voyages, nous suivons l’évolution de plusieurs personnages : Arbalète, Ada et Zacharie, alias les Camille du 6ème étage.

Nous avions laissé Mad dans sa construction d’un monde de femmes, alors qu’elle s’apprêtait à accoucher et se remettait tant bien que mal de la mort de son amoureux Joao. Aujourd’hui, à travers les trois audios du volume 2, nous nous intéressons à un personnage pluriel et hautement symbolique : Camille. Pour rappel, Camille, c’est le nom que se sont donnés tous les habitants de l’appartement du 6ème étage. On en a jusqu’ici rencontré quatre : Zacharie, Arbalète et Ada sont apparus dès le premier épisode, alors que la dernière, Nora, très intéressée par les  questions féministes et d’égalité, était apparue dans Les Ruines. Après la mort de la plus jeune de l’appartement – qu’on n’a jamais vue sur scène, mais dont les habitants entendaient les notes de piano dans tout l’immeuble, les trois premier.e.s Camille retrouvent leurs noms, et partent, ielles aussi, à l’aventure.

Trois textes pour dire le parcours

Arbalète est le premier à nous raconter son voyage. Dans le texte de Lucile Carré, Arbalète 3000, il nous emmène au CERN, où il s’est réfugié. Il se questionne sur le transhumanisme, et son aptitude à sauver Ada et les autres êtres humains. Pour habiter demain, faut-il fusionner avec la matière non organique ?

S’adressant à Ada, Arbalète se remémore des souvenirs, autour des facultés incroyables des êtres humains, de la possibilité d’implanter de nouvelles choses dans les mains pour avoir des doigts « comme des couteaux suisses ». L’idée ? Dépasser son corps et ses limites organiques, en s’inspirant des travaux d’une bio-hackeuse. À côté de l’accélérateur de particules, il fantasme un futur plus joyeux, celui d’Arbalète 3000, où les chansons d’amours « débiles » n’auraient plus leur place. Ce premier récit illustre la lâcheté et le manque de réaction de ceux qu’Arbalète appelle « les vieux », ces personnages plus âgées issues d’un monde qu’il estime périmé. Par ce biais, Arbalète incite le monde à réagir, à ne pas rester dans une vision archaïque. Ce discours pourrait paraître plat et déjà entendu, s’il n’allait pas plus loin que cela. Mais dans sa réflexion, Arbalète est déjà plus loin que nous ne le sommes : il s’est détaché de cette précédente génération, symbolisée par ses parents, a aboli les chansons d’amour et les distinctions genrées. Il s’imagine un avenir plus brillant, grâce à la technologie qui fusionnerait avec l’humain. On peut voir un paradoxe entre le discours entendu jusqu’ici, qui prônait un retour à la nature et celui-ci, qui encourage l’humain à aller vers toujours plus de technologie. Oui, mais… Arbalète rêve d’un avenir où la technologie serait véritablement au service du vivant, sans incidence sur l’environnement, sans domination de la technologie. Celle dont on rêvait aux débuts de la révolution numérique, dans les années 40,x en somme, en gardant le contrôle sur elle.

Le deuxième audio réunit Arbalète et Ada. Nous sommes ici et là, par ci par là est l’œuvre de Nina Nana, « dilettante, militante, djxette dissidente, Nina est la co-fondatorix et la directorix artistique des légendaires soirées drag-queer GENEVEGAS.[1] ». Artiste très engagée,on avait pu la voir en mars dans Les Rustres en mars dernier. Elle signe ici un texte dans lequel Ada fait la fête sur « lae Salève », visant à déprogrammer le patriarcat. À l’aide d’un système d’écholocation qu’elle a créé, elle entre en contact avec Arbalète et Zacharie.

Dans son récit, il est question de privilèges et de prise de conscience de ces derniers par ceux qui les détiennent. Ada rappelle ainsi que même si Arbalète se rend compte des discriminations dont se rend coupable l’État, elle-même en est victime depuis bien longtemps, en raison de sa couleur de peau. Dans un modèle d’écriture inclusive, elle tente de rassembler toutes les minorités discriminées et de montrer que tous les êtres humains ont besoin les uns des autres : « Nousx sommes trans, que parce qu’ils sont cis, nouxs avons besoin d’eux car ils ont besoin de nouxs. » Dans un premier temps, on pourrait croire entendre un discours purement réactionnaire, qui ne tient pas compte de l’opinion du camp adverse. Pourtant, le récit d’Ada va plus loin : peut-être utopiste – ce n’est pas à nous d’en juger – elle vise un rassemblement de tous les êtres humains, où tout le monde pourrait coexister.

Schéma présent sur le site de « Vous êtes ici », résumant les voyages de chaque protagoniste.

Enfin, c’est avec un récit mettant en scène Zacharie et Ada que se clôt ce volume 2. Zacharie s’est caché dans la Zone Digitale à Défendre de Plan-les-Ouates. Dans Drone Zone, signé Ghalas Charara, il apprendra qu’il est suspect de se cacher. Alors, quand un drone de la police post-catastrophe le retrouver pour l’amender, il tentera d’engager dans le dialogue avec l’être humain qui le contrôle, sans succès… jusqu’à l’intervention providentielle d’une hackeuse.

Ce texte s’avère dans un premier temps plus énigmatique que les deux autres. On y entend une discussion à trois, entre Zach, la voix à l’accent suisse-allemand du drone et Ada, la hackeuse providentielle. Une fois le drone complètement piraté, le dialogue prend place entre les deux ex-Camille, heureux de se retrouver et de se remémorer des souvenirs d’enfance. Puis, la voix de Claude-Inga Barbey, celle du drone, prend le relais, dans un passage métadiscursif. Le drone se plaint de sa situation, lui qui n’est pas assuré, n’a pas de troisième pilier… Puis il revient sur la situation de l’épisode 3 de la saga, annulé en raison des mesures sanitaires : pas de metteur en scène, pas de maquilleuses, pas de coiffeuses. Avant de nous laisser, comme on en a pris l’habitude, sur les notes de « Sunday Morning » d’Amanaz, devenu le générique de cette série. Un joli clin d’œil à toutes celles et ceux qui ne peuvent pas exercer leur métier en ce moment. Car l’arrêt de la culture ne touche pas que les comédien.ne.s, mais aussi tous les protagonistes qui gravitent autour des arts de la scène.

Ce qu’on retient de ces trois récits, c’est d’abord leur aspect engagé, qui ne nous surprend pas venant de ces personnages. Il ne s’agit pas simplement de récits de voyages, mais aussi de réflexions sur les possibilités d’évolution du monde. Il y a sans doute beaucoup d’utopie dans ces textes, entraînée par l’univers dystopique dans lequel les protagonistes évoluent. Mais il y a aussi une forme de fatalité, d’acceptation du fait de ne pas pouvoir revenir complètement en arrière, comme on l’entend souvent. Plutôt que de s’opposer totalement à la technologie, iels cherchent à comprendre comment s’en servir et l’envisager de façon responsable. C’est peut-être là le message qu’il faut retenir de ces récits, qui rappellent que, même s’il y a beaucoup de mauvaises choses dans ce monde, tout n’est pas à jeter. C’est ensemble que nous pourrons avancer, qu’il s’agisse des protagonistes de cette saga dans le monde d’après l’effondrement, ou de nous, dans la situation sanitaire complexe du moment… Un discours plein d’espoir et de solidarité, en somme.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Lien vers le journal de voyage, vol. 2 : https://www.vousetesici.ch/journal/ici-tout-va-tres-bien-vierges-jurees-copier

Photo : © Isabelle Meister

Le volume 3 de ce journal de bord est abordé dans un article à retrouver !

Et pour retrouver l’article sur le volume 1, c’est par ICI !

[1] https://www.vousetesici.ch/journal/ici-tout-va-tres-bien-vierges-jurees-copier

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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