Vous êtes ici : voyages annulés, il faut se réinventer

« Les voyages sont annulés ». Voici ce qui remplace l’épisode 3 sur le site de la saga théâtrale. Les décisions sanitaires sont passées par là, et il faut désormais voir les choses autrement. Qu’à cela ne tienne, les personnages se racontent à travers un journal, en audio, durant cette période d’attente !

Nous avions laissé les protagonistes de Vous êtes ici dans Les Ruines du POCHE/GVE, enfermés dans ce qui s’apparentait à un éloge de la lenteur. Un peu comme nous, durant notre confinement. Dans l’épisode 3, qui devait débuter le 3 novembre au Théâtre de l’Usine, ils devaient partir en voyage, chacun de leur côté. Au fil d’un patchwork de textes, le public devait être invité à prendre des nouvelles des personnages. Oui mais voilà, les voyages sont annulés. Comment ne pas s’identifier à eux, dès lors, même si leur situation d’après l’effondrement semble bien pire que la nôtre…

Pour pallier ce manque, la saga a donc dû se réinventer, à travers un journal de bord. Un premier podcast audio est paru, pour remplacer cet épisode annulé. Mad, la jeune Kosovare qui avait perdu son amoureux Joao dans l’effondrement, s’y exprime. Dans les ruines, elle était perdue, cherchant un sens à sa vie. Découvrant qu’elle est enceinte, elle décide de partir, rejoignant la communauté des Sentinelles du Haut Bugey. « Cohabiter avec les autres espèces vivantes », c’est le titre de la première partie de son récit, écrit par Barbara Métis-Chastanier, dans lequel elle est au téléphone avec sa mère…

Au milieu des animaux et de ses nouveaux compagnons, loin de la technologie, elle apprend à vivre autrement et se sent bien. Elle rassure sa mère en lui disant que les clichés qu’on entend sur les Sentinelles – une milice de surveillance qui vivent comme des sauvages et mangent des bébés – sont totalement faux. Ils vivent dans des habitations de fortune sur un ancien domaine agricole et cherchent à vivre en harmonie avec la nature qui les entoure.

Cette nouvelle façon de cohabiter nous en dit beaucoup sur notre monde à nous. Mad explique qu’elle n’a plus peur. Plus peur de ne pas réussir ses études, plus peur d’être trahie, plus peur de rater sa vie, de mourir d’un cancer… Elle nous rappelle ici la pression que l’on se met constamment, pour tout, et pas toujours de façon consciente. Une pression qui est le fruit d’une société où tout doit aller vite, où le progrès prend le pas sur le reste. Dans son nouveau milieu, elle prend le temps d’appréhender son environnement, de vivre avec lui, d’être à l’écoute des autres et d’elle-même. Une réflexion devenue difficile à appliquer dans notre monde actuel, celui dans lequel elle vivait avant les failles. Une (re)naissance, c’est ainsi qu’elle le vit. Mais Mad nous renvoie également à un autre élément de la nature humaine. Quand tout va bien, qu’on vit en paix comme en Suisse, tout le monde est gentil, se sentant protégé. C’est lorsque le monde s’écroule, que nous sommes confrontés à l’hostilité, à nous-mêmes et à nos limites, que notre nature reprend le dessus : il y a ceux qui font preuve de solidarité et tentent d’aider tout le monde à s’en sortir. Mais il y a aussi et surtout ceux qui n’y parviennent pas et ne pensent qu’à leur petite personne. Les réactions peuvent être égoïstes, malsaines, méchantes. C’est une nouvelle loi de la jungle qui se met en place. Mad, elle, a choisi son camp, mais elle nous rappelle bien que tout n’est pas rose et que l’être humain ne se découvre et ne se révèle véritablement que dans l’adversité.

En repensant à sa mère, qui se bat pour survivre comme elle l’avait fait au Kosovo, en repensant à toutes ses femmes devenues guerrières, héroïnes, parce que livrées à elles-mêmes, Mad apprend aussi à ne plus avoir peur de sa force et à s’en servir. Alors, quand elle se rend compte que les Sentinelles, c’est un peu trop gentil pour elle, elle décide de partir à l’aventure. C’est la deuxième partie de son récit, signé Jihane Chouaib : « Construire un monde de femmes ».

Vous l’aurez compris en lisant le titre, cette seconde partie aborde une toute autre thématique, qui s’avérera plus féministe. Mad s’est remémorée les mots d’Alice[1], qui tentait de la dissuader de partir. Un discours qu’elle décrit comme ancré dans le XXe siècle, où on aurait encore pu croire que tout cela n’était qu’un cauchemar dont tou.te.s allaient se réveiller. Sauf ce n’est pas le cas.

Mad décide donc de prendre son destin en main. À situation extrême, réaction extrême. Rassurant sa mère, c’est elle qui endosse la figure maternelle. Ainsi se termine la première partie de son récit et le coup de fil à sa mère. On la retrouve dans la neige, observant un groupe de femmes, celles du texte de Jihane Couhaib. En choisissant de garder sa fille deux ans dans son ventre (est-ce une réalité ou un fantasme ?), elle montre que tout devient possible dans ce monde. Preuve en est avec les histoires de ces femmes qui l’entourent, celles pour qui rien n’est impossible. Cette deuxième partie est plus poétique, moins concrète. Énonciatrice d’un nouveau voyage qui suivra l’accouchement de la fin de l’épisode, elle paraît plus énigmatique. On y perçoit tout de même un élan féministe, revendiquant que des femmes peuvent s’en sortir aussi bien que des hommes. On pourrait d’abord croire cet élan poussé à l’extrême à cause de la situation. Il n’en est rien, et le discours se veut plus réaliste et mesuré. Mad se fond dans son nouveau décor, d’adapte et continue d’avancer. Entourée de femmes à la situation comparable, elles doivent faire face. C’est l’occasion pour elles de créer un nouveau monde, un monde de femmes, et de prouver que les revendications qui se font de plus en plus fortes dans notre monde depuis quelques années, ne sont pas de la poudre aux yeux. Dans cette situation extrême, elles auront l’occasion de prouver que ce n’était pas des paroles en l’air et qu’elles peuvent endosser tout ce qu’elles ont réclamé. Peut-être faudra-t-il un tel événement pour qu’on parvienne à l’égalité ?

Ce premier audio agit donc comme un miroir de notre société. Tant de parallèles peuvent être faits à partir d’une situation dystopique qui paraît si éloignée de la réalité. Elle ne l’est pourtant pas tant que cela. On a hâte de découvrir les autres voyages…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Lien vers le journal de voyage, vol. 1 : https://www.vousetesici.ch/journal/ici-tout-va-tres-bien-vierges-jurees

Photo : © Isabelle Meister

Pour retrouver l’article sur le volume 2, c’est par ICI !

L’article au sujet du volume 3, c’est par !

[1] Si vous ne savez plus qui est Alice, direction la critique de l’épisode 1 : https://lapepinieregeneve.ch/vous-etes-ici-quand-la-saga-commence/

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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