Utopie autour de la mort

Hétérotopies. C’est le titre donné par Charlotte Filou à son premier texte, qu’elle a mis en scène dimanche dernier au Théâtre du Loup, dans le cadre du festival C’est déjà demain. Il y est question de mort, de territoire, d’espace, d’exil, et de tant d’autres choses encore.

Une hétérotopie est un terme inventé en 1967 par Michel Foucault pour désigner une localisation physique de l’utopie. Le titre de ce spectacle, ô combien énigmatique, ne pouvait ainsi pas être mieux choisi. Sur la scène, deux militaires discutent, comme des ombres chinoises sur un fond blanc, de la guerre. En réalité, ils sont morts, et remettent en questions les stratégies, la guerre, le bien-fondé de l’armée et tout ce pour quoi ils se battent. Alternent avec ces débats d’autres scènes, où conversent deux femmes. Chacune vit dans un milieu clos sur lui-même, l’une dans un bidonville, l’autre en Picardie. Leur point commun ? Elles ont toutes deux perdu leur père. Les 50 minutes de spectacle posent donc de nombreuses questions autour de ces personnages et des thématiques qui les entourent, notamment la mort.

Pourquoi fait-on la guerre ?

Le dialogue entre les deux soldats semble clair au début : le général donne les ordres, l’autre les exécute, sans poser de questions. Toute remise en question est annihilée rapidement : il est bon, dit le soldat, de pouvoir tuer sans être considéré comme un assassin. Sous-entendu qu’en cas de guerre, il est légitime de tuer, et qu’aucun cas de conscience ne peut valoir. Pourtant, petit à petit, alors que les deux soldats se dessinent en ombres sur l’écran blanc du fond, des dessins, petits bâtonnets représentant l’armée adverse qui grandit apparaissent, encore et encore. Tout est remis en question. Le soldat ne tient plus sur ses jambes, comme si son corps avait compris avant son cerveau le caractère vain du combat, que défendre la patrie n’a pas vraiment de sens si on doit, pour ce faire, sacrifier des vies humaines. Tous les éléments scéniques, du décor au jeu des deux comédiens, se mêlent pour montrer l’absurdité de la guerre. Les gestes ne semblent plus contrôlés, le discours devient presque loufoque, voire grotesque. Et pourtant, les mots semblent ne jamais avoir eu plus de sens. Les ombres se font poème, apportant une vraie réflexion sur les méfaits de la guerre. Une réflexion qui sera encore accentuée par les rencontres qui suivront.

Des rencontres qui bouleversent des vies

Hétérotopies, ce sont aussi des lieux de rencontres, celles de tous les possibles. Il y a d’abord celle entre les deux voisines, qui s’aperçoivent de la fenêtre de leur appartement, des années après avoir quitté leur bidonville et leur Picardie natale, respectivement. Il y a ce « Salut » à peine esquissé, qui aboutira sur un vrai dialogue, apparu en ellipse, à travers des bulles de BD sur l’écran en fond de scène. Une proximité entre les deux femmes qui se dessinent, pas si différentes que cela finalement, alors que tout semblait les opposer au départ. Cette première rencontre pose la question de la frontière entre les êtres. Qu’est-ce qui nous relie au fond ? Ici, c’est un père décédé qui est le premier lien. Et puis, alors qu’elles creusent la tombe du père d’Aïcha, il y a cette rencontre avec les deux militaires, de retour sur leurs positions initiales et sur les bienfaits de la guerre. La terre qu’ils occupent est la leur, ils y étaient avant les autres. Leur ton très – voire trop protocolaire – crée un subtil décalage entre le sérieux qu’ils sont censés avoir et le manque de profondeur de leur discours. Là encore, la question de la frontière se pose. Celle des territoires, de l’origine des frontières. Frontière… du patriotisme en somme. L’heure d’arrivée dans un pays est-elle décisive en matière de droits sur la terre ? Les années passées à y vivre, y travailler et y mourir n’ont-elles pas de légitimité ?

Une conclusion sur la solidarité

À la lumière de ce discours sur l’Histoire, sur le passé, qui se répète, de ces guerres qui n’ont pas de sens, c’est finalement la solidarité qui est mise en question. Déclamant des textes de Gilles Deleuze (Contrôle et politique, pourparlers) et Elie Faure (L’esprit des formes) à la manière d’un slam, les deux comédiennes (Virginie Barreteau et Nasma Moutaouakil) posent la question de l’accueil, de l’hospitalité. On se demande enfin comment l’histoire individuelle peut émerger de l’histoire collective, symbolisée par les soldats et leur vision à sens unique du monde.

Portés par les quatre comédiens formidables que sont Virginie Barreteau, Antoine Courvoisier, Angelo Dell’Aquila et Nasma Moutaouakil et qu’on a toujours plaisir à revoir, les mots de Charlotte Filou résonnent et font mouche. On ressort la tête pleine de questions, de remises en questions. Ce premier texte est une réussite, tant au niveau de l’écriture que de la mise en scène. Et il y aurait encore tant à dire…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Hétérotopies, de Charlotte Filou, le samedi 6 avril 2019 au Théâtre du Loup, dans le cadre du festival C’est déjà demain…

Mise en scène : Charlotte Filou

Avec Virginie Barreteau, Antoine Courvoisier, Angelo Dell’Aquila et Nasma Moutaouakil

https://www.theatreduloup.ch/portfolio-item/cest-deja-demain-8/

Photos : © Nasma Moutaouakil

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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