1989 et plus loin

Direction Citorium : un texte de Guy Foissy, une attente mise en scène par Laure Hirsig, une continuité de travail présentée au Théâtricul.

Tenant tête au coronavirus triomphant, loin de la peur de mourir, la réalisation du spectacle Direction Critorium porte en elle la phrase de Camus : « Ce qui compte, ce sont les raisons de ma vie[1]. » Malgré le long passage qui mène à l’arrière-cour où se trouve le Théâtricul, ce spectacle n’est pas du théâtre en cachette.

Écrit par Guy Foissy au lendemain de la chute du mur de Berlin, le texte propose une suite futuriste de l’évènement et pas si éloignée – on y prend toujours le bus, qui semble-t-il se propose comme une version personnelle et parallèle de 1984, cet évangile qui s’impose aujourd’hui. Est présent un pouvoir totalitaire, qui contrôle le verbe avec juste assez de perméabilité, en proposant au peuple de lâcher du lest avant la révolte en se rendant au Critorium, un vomitoire étatique pour paroles hurlées.

Le choix de mise en scène de Laure Hirsig pousse le futur un peu plus loin, mais pas trop, celui de Guy Foissy étant désormais atteint. Matériaux transparents, plastique et métal, déchets et lumières synthétiques composent l’univers sensible et quotidien de ceux qui attendent le bus pour aller vomir leurs cris. Elles attendent.

Trois femmes : 1,2,3 – le nom des gens n’est plus utile, patientent, échangent autour du cadran. Les étapes émotionnelles de l’attente que chacune éprouve sont présentes et divisent le texte : tout d’abord légèrement agacées par le retard, arrive après l’exaspération l’énervement franc, puis se crée les spéculations les plus oiseuses et les plus fantaisistes, pour passer ensuite de l’inquiétude à la peur et enfin au soulagement.

Les trois comédiennes interprètent leurs personnages avec justesse. Ce sont des jeux sensibles ou le regard et la voix de chacune soutient la juste distribution des rôles. Certes différents en âges et de caractère, les personnages sont séparés plus par leur vision du monde que par leur classe sociale, puisque qu’à cette étape de la société, il semble n’en rester qu’une. Faute de parole publique, désormais interdite, ne reste pour une que la sexualité et le fameux « C’est comme ça », le regret des nuits folles, tumultueuses et passionnées pour la plus âgée, résignée au rôle de personnel de maison corvéable et la mi-revotée mi-marginale qui cache son désaccord par un silence qu’elle tente d’imposer.

Une mise en scène fluide et intelligente, un jeu de son qui porte l’écho des voix, une symbolique des couleurs et de transparence des matériaux, des choix qui accompagnent le texte et servent le jeu des comédiennes sans s’imposer. À cela il faut ajouter une prise de l’espace dans son entier, ce qui donne une impression encore plus forte que la loi et les murs imposent le huis clos, même à l’extérieur.

Cependant, dans le monde du Critorium, le système est bien rodé. Même les retards des bus sont des armes de contrôles puissantes. Ici le temps participe à la maîtrise des foules et tellement qu’aucune et aucun – les hommes sont au loin – ne renonce. Quoique…

Une attente dans l’attente. Un spectacle mis en abîme qui impose le travail, la persévérance telle une force qui permet de rester droit, ici droite et qui leur donne raison.

Jacques Sallin

Info : Direction Critorium, de Guy Foissy, en répétition au Théâtricul

Mise en scène : Laure Hirsig

Avec Charlotte Chabbey, Carole Schafroth, Monica Budde

https://www.theatricul.net/

Photos : © David Kretonic

[1] Albert Camus, L’état de siège, 1948.

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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