60 minutes pour un 33 tours
Une heure de tranquillité… C’est pourtant pas trop d’mander ! Et bien si ! Dans cette pièce de boulevard écrite dans les règles de l’art et mise en scène par Didier Carrier, le protagoniste tente d’aménager 60 minutes de son temps précieux pour écouter le 33 tours qu’il a déniché aux puces, dans un bac poussiéreux, après des décennies de vaines recherches. Mais c’est sans compter avec le désastre qui lui pend au nez.
Légèrement fat et content de lui, Michel, alias Juan Crespillo, jubile dans son salon.
Il a trouvé le disque de jazz mythique, le 33 tours introuvable au titre évocateur, « Me, myself and I ». Un album rare dont l’acquisition improbable semble terriblement flatter son détenteur. C’est donc avec une satisfaction indicible qu’il compte consommer ces quelques précieuses notes de Neil Youart. Naturellement, toutes les planètes vont s’aligner pour que ce moment de détente, tant attendu, n’arrive jamais, et pour cause.
Son épouse, Pascale Vachoux, déboule dans le salon, angoissée et décide, ce jour-là, justement, de lui avouer une infidélité, mais si lointaine que Michel déclare qu’il y a prescription. Elle se fait également du souci pour son fils (Chris Baltus) qui, pour faire le buzz, a mangé un rat sur scène lors d’un concert de son groupe de métal. Ce dernier débarque à son tour inopinément, réclamant à grand fracas l’attention de son père, qui, las de se voir dérober la tranquillité à laquelle il aspirait tant, le flatte pour avoir la paix et plie sous les injonctions de son fils à l’appeler « fucking rat » (enculé de rat !).
Michel devient alors ce petit monsieur que rien ne peut affecter, tant qu’on lui fout la paix.
Comme ils se sont tous donnés le mot, c’est au tour de sa maîtresse (Anne-Shlomit Deonna), meilleure amie de sa femme, de venir lui rappeler leur vilenie. Elle se sent affreusement coupable et veut tout avouer à sa femme. La façade commence à sérieusement se craqueler et Michel sent sa priorité changer. C’est alors que le plombier « polonais » (Didier Carrier) débarque pour annoncer une fuite d’eau et que le voisin Pavel (Jef Saintmartin), lui aussi d’origine polonaise, se plaint d’une inondation dans sa chambre à coucher, et se joint à la mêlée des inopportuns. En un mot comme en cent, c’est la débâcle et Michel est bien malgré lui forcer de renoncer à Neil Youart.

Les acteurs fidèles à la tradition du vaudeville entrent à cour, sortent à jardin ou le contraire, créant un tourbillon et une dynamique propres au genre. Juan Crespillo est parfait dans son rôle. Sa lâcheté congénitale et son narcissisme font du personnage le parangon de l’homme moyen toutes classes confondues. Les femmes ne sont pas en reste et en prennent pour leur grade, car être à la fois meilleure amie de la femme et la maîtresse du mari n’est pas particulièrement vertueux. Pourtant, ces dernières ont la grâce de la culpabilité et la volonté de réparer.
Les rôles secondaires sont malheureusement un peu plus faibles. Le fils réclamant en hurlant la reconnaissance de son père est une caricature si énorme, qu’il finit par forcer le rire, quant au plombier, ce n’est pas en supprimant tous les articles en français que l’on devient polonais. C’est dommage, car les seconds rôles apportent une vraie dynamique au théâtre de boulevard. Ils sont à la fois hors-jeu et en jeu. Ils sont souvent la manifestation de l’imprévisible, de la cerise sur le gâteau et de la goutte qui fait déborder le vase. Ils apportent le rebondissement nécessaire et le piquant à la sauce, raison pour laquelle ce sont des rôles qui doivent être soignés, sans quoi le repas est mangeable, mais sans plus.
Si le vaudeville est un divertissement léger destiné à un public bourgeois, il n’en reste pas moins qu’il égratigne sans concession les relations de couples et, sous couvert de farce, il en dit long sur la nature humaine, sur fond de critique sociale. Fonctionnant sur une mécanique relativement répétitive, c’est le texte qui en fait la saveur, c’est pourquoi le piquant jubilatoire des répliques de grands-maîtres tels que Guitry, Anouilh, Feydeau, entre autres, ont fait du vaudeville des monuments du théâtre de boulevard. Il faut être ambitieux pour tenter de renouveler le genre et rivaliser avec ces auteurs à la verve magistrale.
Florian Zeller, adulé par une certaine critique, lessivé par une autre, ne recule pourtant devant rien. Poncifs, ressorts usés, intrigue éculée, quelques bons mots de-ci de-là sans plus ne suffisent pas, hélas, à régaler le spectateur.
Il y a des genres auxquels un écrivain ne devrait pas se frotter sans remettre quelques ingrédients au goût du jour.
Katia Baltera
Infos pratiques :
Une heure de tranquillité, de Florian Zeller, du 15 septembre au 11 octobre 2026 au Théâtre le Crève-Coeur
Mise en scène : Didier Carrier
Avec Chris Baltus, Didier Carrier, Juan Crespillo, Anne-Shlomit Deonna, Jef Saintmartin, Pascale Vachoux
Photos : ©Carole Parodi
