Les réverbères : arts vivants

Des limites de l’IA face à la force créative humaine

Seule en scène ou presque, Délia Antonio impressionne face à une intelligence artificielle incarnée par un rétroprojecteur. À l’Arsenic, la performance imaginée par Sébastien Grosset interroge notre rapport à l’IA, mais aussi au langage, pour nous inviter à nous réapproprier notre propre énergie créative. Le Bout du Rouleau, à voir jusqu’au 27 septembre.

Dans le silence du labo de l’Arsenic, où les spectateur/trices sont assis-es sur des chaises orange, Délia Antonio arrive, encapuchonnée, par le fond de la salle, suivie par Sébastien Grosset qui prendra place en face d’elle. Au centre du plateau trône un rétroprojecteur, qui n’est pas sans nous rappeler nos années de cycle d’orientation ou de collège – on parle, et cela fait mal de l’écrire, d’une époque datant d’il y a une vingtaine d’années. Lui s’empare du rouleau qui enroulera pour faire défiler les 2’484 cm de plastique, sur lesquels elle commence à échanger avec une IA, toujours dans le silence dans un premier temps. Alors qu’elle souhaite rédiger quelque chose sur elle, une forme entre autobiographie et autofiction s’impose rapidement. L’IA propose son aide puis, devant le refus de la jeune femme, tente d’imposer sa présence. Mais le personnage ne se démonte pas : elle choisit de (re)prendre les choses en mains. Et c’est le cas de le dire, car son écriture va se faire « à main nue », ainsi qu’elle nomme l’autobiographie qu’elle entreprend d’écrire sous nos yeux, accompagnée de réflexions à haute voix sur ses capacités de langage. Tout un projet, donc, difficile à résumer en quelques mots.

Qui est la plus obsolète ?

À l’heure où les discours d’une crainte face à un remplacement de l’humain par l’IA se multiplie, la question de l’écriture est au coeur de ce spectacle. Serait-il donc plus rapide, plus efficace, moins faillible avec l’IA ? Peut-être, mais l’IA manque également d’esprit critique, d’humanité, justement, et vient questionner notamment la propriété intellectuelle. Mais on s’éloigne ici du propos central. Alors que les humain-es pourraient être vu comme bientôt obsolètes, dans Le Bout du Rouleau, Sébastien Grosset prend un parti totalement inverse : l’IA est, pour une fois, représentée par une technologie totalement obsolète : un rétroprojecteur, sur lequel les réponses de l’IA sont préécrites. Le dispositif est tel qu’on a l’impression que l’IA répond en direct, échangeant avec la jeune femme au plateau, bien qu’on sache que tout est prévu à l’avance. Nous voilà véritablement dans un spectacle de théâtre, où le vrai se mêle au faux, pour nous faire croire des choses qui ne sont pas. On repense alors à la longueur annoncée du rouleau, et régulièrement rappelée : 2’484cm. Les deux derniers chiffres nous évoquent bien sûr George Orwell, et son célèbre roman dans lequel la manipulation et le contrôle des masses sont de mise. De là à faire un parallèle avec les pires projections quant à l’IA…

Dans cette optique, il nous faut souligner les premiers échanges entre la jeune femme et l’IA. Alors que la première tente d’imposer sa volonté d’écrire par elle-même, avec ses capacités humaines, l’IA s’engouffre dans la moindre brèche qui s’ouvre devant elle, pour tenter de prendre le contrôle des opérations : un manque de précision auquel il est difficile de répondre, le besoin d’une pause – que l’IA ne demanderait jamais –, un petit blocage en attendant la suite… Le ton change également, le morceau de plastique se montrant de plus en plus agressif. Et il faut toute la conviction de la protagoniste pour s’y opposer. Une fois encore, on s’interroge sur les capacités de l’IA, notamment celles de conviction. On se dit qu’il est très facile de laisser tomber et faire faire par l’IA à notre place.

Écriture et langage : au cœur de l’humain

L’une des plus grandes capacités de l’humain – qui le différencie d’ailleurs des autres espèces animales, a-t-on souvent tendance à dire – est la possibilité d’interagir par l’écriture, en plus du langage. Dans sa réflexion, la protagoniste s’interroge sur la femme complète qu’elle est, et quand ceci est arrivé. De ce fait, deux entités semblent se compléter l’une l’autre sur scène : sa parole et sa main. On soulignera ici l’impressionnante performance de Délia Antonio, capable de déclamer un texte ô combien complexe avec un naturel déconcertant, comme s’il s’agissait de sa réflexion du moment, tout en écrivant sur l’acétate d’autres mots. S’il est parfois difficile de tout suivre, on ne peut qu’être stupéfait-e par cet exploit, comme si l’actrice et sa main étaient deux entités à part entière. Tout cela nous conduit à une autre réflexion, sur les arts vivants. Car le théâtre en est l’un des représentants les plus emblématiques. Et l’on se dit qu’il s’agit d’un domaine dans lequel l’intelligence artificielle ne pourra jamais égaler l’humain, en termes de jeu. Alors, parler de cela sur scène vient forcément ajouter une dimension métaréflexive au sujet. D’autant que celle-ci s’accompagne de questions sur le langage, que nous avons maîtrisé – nous humain-es – les premier/ères, et dont l’IA s’empare aujourd’hui pour tenter de prendre le dessus.

Enfin, il nous faut revenir sur l’omniprésence de la couleur orange, qui interpelle durant tout le spectacle. On la retrouve sur les sièges sur lesquels on s’assied, mais aussi dans la mitaine enfilée par la comédienne, dans le bouchon du stylo, et jusque dans une mèche de cheveux de la jeune femme. Habituellement, cette couleur symbolise l’énergie, la joie, la créativité et la vitalité. Autant d’éléments typiques de l’être humain, que l’IA est incapable de ressentir, et que nous devons revendiquer face à l’intelligence artificielle qui tente de nous remplacer. Car notre énergie créative et créatrice est peut-être notre bien le plus précieux. À nous de ne pas nous laisser en être dépossédé-es. C’est sans doute le dernier message, parmi tant d’autres, que je souhaite retenir de cette performance.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Le Bout du Rouleau, de Sébastien Grosset, du 22 au 27 septembre 2026 à l’Arsenic – Centre d’art scénique contemporain.

Conception : Sébastien Grosset

Avec Délia Antonio

https://arsenic.ch/spectacle/sebastien-grosset-le-bout-du-rouleau

Photo : ©Sébastien Grosset

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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