Quand l’objectif s’invite dans l’intimité
À Images Vevey, il y a quelque chose de vertigineux à confier un thème comme « We Are Family ! » à cinquante réalisations photographiques disséminées dans une ville entière.
La dixième édition de la Biennale Images Vevey fait le pari de l’ampleur : cinquante artistes issus de vingt et un pays, des expositions en intérieur et en extérieur, et une gratuité totale qui transforme Vevey en un vaste musée à ciel ouvert. Sur le papier, la proposition est séduisante. Dans les faits, elle révèle une tension que le titre du thème feint de résoudre : la famille est-elle un objet d’analyse ou un slogan fédérateur ?
« Nous voulions célébrer la grande famille d’Images Vevey, puis envisager la famille dans sa diversité : recomposée, choisie, idéologique, traversée par les séparations, mariages ou deuils. Nous cherchions aussi des angles moins attendus, comme les réfrigérateurs de familles japonaises photographiés par Tokuko Ushioda (Icebox), le football ou les animaux domestiques. Enfin, la famille reste un lieu où l’on apprend à vivre avec des gens différents de soi », nous confie Stefano Stoll, directeur de la manifestation.
Le risque, avec un thème aussi vaste, est celui de la dilution. Tout peut être famille : le sang, la communauté, la troupe, la marque. C’est là que la Biennale devient intéressante : non pas lorsqu’elle célèbre l’appartenance, mais lorsqu’elle montre que la famille, passée par l’objectif, devient un champ de bataille symbolique où se négocient mémoire, identité et pouvoir.

Absence comme archive
L’exposition la plus discrète est peut-être la plus poignante et décalée. Avec I’m Showing You How Big the Sky Is, Martina Bacigalupo ne photographie pas sa famille biologique. Elle rend hommage à Chiou Taur Wu, sa nounou taïwanaise qui a vécu plus de trois décennies en Italie. Le projet repose sur une correspondance de dix ans et sur des centaines de photographies que Chiou a envoyées à Bacigalupo. Rien, ici, du face-à-face photographique traditionnel. Pas de portraits posés ni de regards caméra. L’image arrive par la poste, elle est un don, un fragment de vie transmis à distance.
« Après une vie consacrée au travail et aux autres, Chiou retrouve Taïwan et, autour de 70 ans, commence à voyager, reprendre des études et suivre des cours de danse. Dès 2014, elle envoie à Martina des centaines d’images par Skype puis WhatsApp. Une relation née du travail domestique évolue ainsi vers une complicité presque sororale et un projet artistique », commente Stefano Stoll.
Ce dispositif produit une relation qui échappe aux catégories habituelles. Chiou n’est pas une mère, pas une parente, mais elle a occupé une place centrale dans la vie de la photographe. La série pose une question que la Biennale, dans son ensemble, ne formule pas toujours aussi clairement : qu’est-ce qui fait famille, sinon le soin et la durée ?

Famille comme révélateur social
Trente ans après sa première publication, Ray’s a Laugh reste une œuvre qui dérange. Cette exposition anniversaire rassemble les photographies que le Britannique Richard Billingham a prises de ses parents dans leur appartement HLM de Cradley Heath, près de Birmingham. À l’image, Ray, le père alcoolique ; Liz, la mère souvent violente ; Jason, le frère, absorbé par les jeux vidéo. « C’est un hommage à l’un des travaux qui m’ont le plus marqué lorsque j’étais jeune », avance Stefano Stoll. Les cadrages semblent hasardeux, mais sont très construits. L’histoire se situe entre alcoolisme, pauvreté, chaos, humour, tendresse et amour familial, sans tomber dans le misérabilisme. « Comme les parents ont vécu séparément dans deux logements proches, les deux anciens appartements de cheminots de L’Appartement – Espace Images Vevey font dialoguer la scénographie avec cette géographie familiale. L’exposition mêle images historiques et tirages récemment redécouverts. »

Affection et inquiétude
Ce qui frappe, aujourd’hui, c’est moins la crudité des scènes que la complexité du regard. Billingham ne photographie pas des « cas sociaux ». Il cadre sa famille, avec une affection qui n’exclut ni le dégoût ni l’angoisse. La nouvelle édition de Ray’s a Laugh, présentée comme un director’s cut, ajoute des images inédites qui infléchissent la lecture.
Plus tristes, moins déjantées, elles donnent une profondeur que la sélection originale, sans doute plus spectaculaire, laissait dans l’ombre. Billingham ne prétend pas faire œuvre de sociologie. Il ne dénonce pas la pauvreté, mais la montre, dans son épaisseur quotidienne, avec ses objets, ses animaux, ses corps. La famille, ici, n’est pas un refuge, c’est un espace où les liens tiennent malgré tout, dans le désordre et la douleur. Troublant comme rarement.
Mémoire en miettes
Avec Album, Vik Muniz propose une opération presque inverse. L’artiste brésilien a collectionné pendant des années des photographies familiales anonymes, acquises dans des brocantes et des marchés aux puces. Il les découpe, les assemble et recompose des scènes types : un mariage, un enfant à l’école, des vacances à la mer. Ces compositions, exposées au Château de l’Aile et sur la façade de l’Hôtel des Trois Couronnes, fonctionnent sur un double régime de lecture. De loin, on reconnaît une scène familière. De près, tout se pulvérise en des milliers de fragments, chacun portant la trace d’une vie singulière.

Le procédé est virtuose, et c’est précisément là que le bât blesse. La monumentalité, l’habileté du collage, la beauté des tonalités sépia : tout concourt à produire un objet esthétiquement irréprochable. Mais cette perfection risque de lisser la charge affective de ces vies. Les photographies anonymes que Muniz utilise ont appartenu à des gens réels. Elles ont été regardées, manipulées, peut-être pleurées. Le collage les transforme en matériau, en pixels analogiques d’une image plus vaste.
Instrument de pouvoir
Avec Stacy Kranitz, la Biennale trouve une dimension politique. Présentée au Musée Jenisch, Ain’t No Grave Gonna Hold My Body Down confronte plus d’un siècle de représentations photographiques des Appalaches à des images contemporaines, fixes, mais aussi à un documentaire éponyme réalisé par Kranitz et dévoilant une contre-histoire de la lutte contre la pauvreté aux États-Unis et ses résultats ambigus, voire déceptifs.
En effet, depuis les années 50, les politiques fédérales ont réduit des privations concrètes et créé des institutions durables. Mais elles n’ont pas supprimé les mécanismes territoriaux qui reproduisent la pauvreté : disparition des industries, faiblesse de certains marchés du travail locaux, isolement et difficultés de reconversion.

Usages de la photo
L’Américaine, née dans le Kentucky et installée dans le Tennessee oriental, travaille sur cette région depuis près de vingt ans. Son projet ne se contente pas de documenter la pauvreté : il examine comment la photographie a tour à tour servi de témoignage, d’instrument de propagande, d’outil d’oppression et, parfois, de tentative de réparation. Le titre, emprunté à un gospel rendu célèbre par Johnny Cash, évoque une résilience qui traverse tout le projet.
On y croise Pat Greene, habitant d’une ancienne communauté minière de Virginie-Occidentale, suivi pendant des années. Il lutta contre sa dépendance à la drogue pour obtenir la garde de sa fille. Sans succès. Kranitz ne prétend pas laver l’image de son histoire. Elle la confronte à ses usages, ses violences et ses angles morts.
La famille, chez elle, n’est pas seulement une affaire de sang. Elle est aussi une affaire de classe, de territoire et de représentations héritées. Son travail rappelle que la photographie n’est jamais innocente, et que montrer les marges, c’est toujours risquer de les figer dans l’image qu’on prétend déconstruire.

Archive comme scène
La chanteuse et compositrice suisse Erika Stucky déplace l’album de famille vers la performance. Sa musique emprunte au yodel, au blues, au jazz ou au baroque comme l’image emprunte au film familial, au road movie, au burlesque et à l’imagerie alpine. Queen Of F*cking Everything, présenté dans une dépendance de l’Hôtel des Trois Couronnes – un ancien salon de coiffure -, puise dans quelque 40 000 photographies et films accumulés durant quarante-quatre ans de route et de vie privée.
Le projet mêle famille biologique, proches et « famille » musicale, celle des tournées et des collaborations. L’archive n’est plus relique : elle est carburant scénique. Stucky, surtout connue comme chanteuse et performeuse, révèle ici un versant méconnu de sa pratique. Une photographe qui n’a jamais cessé de documenter sa vie, du Rolleiflex au smartphone.

Hétérogénéité
L’image emblématique du projet n’est pas une photographie au sens strict. C’est un selfie : l’artiste, seule dans une salle de bains d’hôtel, mord un porte-clés où l’on peut lire Queen Of F*cking Everything. L’image dit une liberté qui n’a pas besoin de se justifier. Plus loin, l’une des doubles images qui scandent l’exposition. D’un côté, des bottines scintillantes photographiées lors d’une balance d’un concert de la chanteuse et musicienne écossaise Camille O’Sullivan oscillant entre cabaret, chanson, rock et théâtre musical. De l’autre, une photographie de famille ancienne où deux femmes prennent la pose, dont l’une un brin sexy, Hildy, porte des bottes montantes – condense la méthode de Stucky. Soit rapprocher des images hétérogènes jusqu’à ce qu’une étincelle jaillisse. Une paire de bottes relie l’enfance, le désir de scène et l’amitié artistique.
L’exposition, dans son format volontairement modeste, risque parfois de diluer la force des images dans une accumulation qui tient parfois davantage de l’album de famille que de la construction d’un regard. La dimension performative, avec ses concerts pop-up de trois minutes, peut laisser un goût d’inachevé. Mais Stucky montre qu’elle n’a jamais accepté les frontières entre les disciplines. Chez elle, l’autoportrait n’est jamais une image stable. Il mord, chante, boxe, pleure, yodle – et continue de bouger.

Photographie actrice
La force de cette édition tient précisément à cette mise en tension. Elle ne célèbre pas la famille comme un refuge consensuel : elle la montre comme un champ de bataille symbolique, où se négocient mémoire, identité et pouvoir. Certaines propositions sont plus fragiles, démonstratives, voire répétitives. D’autres, comme celles de Bacigalupo et de Billingham, atteignent une intensité qui tient à leur retenue même. Mais toutes, à des degrés divers, posent la même question : que devient la famille lorsqu’elle passe par l’objectif, l’archive et l’exposition publique ? La réponse, heureusement, n’est jamais simple.
Bertrand Tappolet
Images Vevey. Jusqu’au 27 septembre
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