À clown triste, écriture blanche

« Être clown m’avait démoli. Moralement surtout. Les rires me renvoyaient à tout le dérisoire, joué ou non, simulé ou vécu qui était le mien ; bientôt je n’ai plus pu les supporter alors qu’ils étaient le but même et la récompense suprême de mon travail. Je devenais fou. » (p. 12)

Qu’est-ce qui peut mener un homme à se mettre en scène, à se ridiculiser, à consacrer sa vie à faire rire des foules d’inconnus ? C’est ce mystère essentiel du métier de comique que l’écrivaine franco-suisse Françoise Roubaudi a décidé d’explorer dans son deuxième roman, Les Cadavres invisibles.

Le narrateur, le clown KA-O, y raconte son besoin subit de rompre avec l’univers du cirque pour se consacrer à l’écriture et à la mise en scène théâtrale. L’éphémère et le burlesque qui composent la vie du narrateur et de sa femme, la clownesse Cha-Hu, ne lui suffisent plus. Le théâtre se révèle soudain à lui, comme « quelque chose de plus vrai que la vie et qui attaque sous tous les angles, sur tous les plans, sollicite tous les sens et même les sens insoupçonnés, en appelle aux questions toujours ouvertes, contraires, opposées, aux morts et aux renaissances » (p. 15). Il s’y lance et, peu à peu, le vide qu’il a décidé d’explorer dans sa mise en scène tout en blanc laisse affleurer un autre « blanc » fondamental dans sa vie, le silence que ses parents ont fait planer autour de sa sœur disparue, Alice…

Les blancs et l’extrême sobriété, c’est aussi ce qui caractérise le texte de Françoise Roubaudi. C’est dans une langue très neutre qu’elle fait s’écouler les pensées et la vie de l’ex-clown KA-O, ce qui laisse une impression de calme plat, malgré l’enchaînement de phrases souvent courtes, voire saccadées. Les émotions du personnage se devinent à peine, à l’aune des variations de rythme subtiles apportées à la narration. Malgré un style aiguisé et certains passages d’une grande justesse, c’est le texte lui-même qui en vient à anesthésier son lecteur, à force de mimer l’« insensibilité quasi pathologique » (p. 84) du personnage principal. Les convictions du narrateur sur un théâtre d’auteur « qui ne cache rien mais exhibe au contraire tout le non-sens de l’humanité » (p. 76), tout en restant accessible à tous, mettent peu à peu en lumière l’artificialité et l’hypocrisie de la vie hors de la scène. Mais ces réflexions restent fuyantes, et le roman menace de glisser des mains du lecteur, ou de sa mémoire, dès le livre refermé.

Finalement, Les Cadavres invisibles se contente de soulever des questions sur la symbolique de la scène, et se garde bien de les approfondir.

Garance Kernen

Références : Françoise Roubaudi, Les Cadavres invisibles, Genève, éditions Encre Fraîche, 2008, 112 p.

Photo : © Garance Kernen

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