Salvaje : Revenir à la nature brutalement

Du 17 au 26 juin, le Théâtre Pitoeff accueillait la Opus Luna Cie de Camille Giacobino pour Salvaje, un spectacle à l’humour décapant, qui n’oublie pas de questionner le rapport entre humains hyper-connectés et bêtes sauvages…

Dans un futur pas si lointain, trois amis tout bleus – et donc exempts de toute possibilité de discrimination – décident de passer le week-end dans un gîte rural ultramoderne. Alors que tout contact avec la nature est pratiquement inexistant, quelle n’est pas leur surprise lorsque l’intelligence artificielle, qui gère le lieu et leur assure un confort absolu, leur annonce qu’il ne faut surtout pas s’aventurer dehors. En cause ? La potentielle présence de bêtes sauvages. Dès lors, tout va basculer dans la tête des trois protagonistes et c’est avec une peur constante qu’ils vont poursuivre leur week-end.

Questionner le rapport à la nature

Loin d’être un spectacle politique, Salvaje n’en oublie pas pour autant de poser certaines questions sur notre monde. En choisissant de déplacer le propos dans un futur quelque peu dystopique, Camille Giacobino pousse à l’extrême une situation qui existe déjà aujourd’hui, dans une certaine mesure. Ainsi, à force de vivre dans le béton et d’être connectés en permanence – les téléphones sont désormais intégrés directement au cerveau des humains – les trois amis en oublient qu’ils font partie intégrante de la nature et de l’écosystème qui les entoure. C’est pour cette raison que les bêtes sauvages, et les bruits qui se font entendre à la nuit tombée, leur font autant peur.

Tout serait bien trop simple si le rapport humain-nature s’arrêtait là… Car Salvaje s’avère être un texte bien plus subtil que cela : malgré quelques scènes un peu longuettes avec un humour manquant un peu de finesse – rappelons ici qu’il s’agit d’une pièce espagnole et que les habitudes ne sont pas les mêmes qu’ici, d’où le décalage –  le texte fait aussi surgir la nature de l’intérieur. Ainsi, lors des moments de tension, où les personnages perdent de leur assurance, leur animalité se réveille : Lucie (Camille Figuereo), végétarienne de son état, se retrouve attirée malgré elle par l’odeur de la viande (désormais en bocal dans cet étrange futur), des cornes se mettent à pousser sur les têtes des trois amis, alors que Thomas (Etienne Fague) peine à réfréner ses pulsions sexuelles jusqu’ici cachées…

Fantasme ou assurance de ne pas sombrer ?

Camille Giacobino ne voulait pas d’un spectacle où tout est donné au public, qui doit dès lors effectuer un certain travail d’interprétation. Et cela fonctionne parfaitement ! Ainsi, à chaque fois que la situation devient hors de contrôle, on revient en arrière avant le drame, sans qu’aucune explication ne soit donnée. On se demande alors si la scène n’avait pas été fantasmée par l’un des protagonistes, dans une forme d’attrait pour des instincts qu’ils auraient oublié ; un moment dans lequel la violence retenue en eux et elle pourrait s’exprimer sans filtre. À moins qu’il ne s’agisse de la fameuse assurance dont parlait l’intelligence artificielle en début de spectacle, et qui ferait en sorte que rien ne déborde jamais et que la sécurité absolue soit garantie ? Chacun·e se fera sa propre idée…

Quoiqu’il en soit, l’idée d’un contrôle total sur la nature et plus globalement sur tout ce qui nous entoure, demeure sous-jacente au propos. En filigrane, elle s’instigue dans certaines scènes pourtant totalement décalées : on évoquera la chanson du pet ou encore le long dialogue entre Thomas et Nico (Frédéric Polier) au sujet du « joli petit cul » de Lucie… Bizarrement, ces scènes précèdent toujours un moment de décadence. De là à en conclure que la nature répond à l’humain dès qu’il retombe dans des travers évitables, il n’y a qu’un pas !

Salvaje, c’est au final un spectacle drôle, parfois un peu inégal dans son rythme, mais qui finit par poser pas mal de questiones, auxquelles chacun·e est libre d’apporter sa propre réponse…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Salvaje, Tête à tête avec des bêtes de sauvages, de G. Morales et J-A. Salvatierra, du 17 au 26 juin 2022 au Théâtre Pitoeff.

Mise en scène : Camille Giacobino

Avec Camille Figuereo, Etienne Fague et Frédéric Polier

https://www.geneve.ch/fr/agenda/salvaje

Photos : Isabelle Meister

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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