Aman’ Aman’ : voyage musical en Méditerranée

Avec Aman’ Aman’, le TMG traverse s’embarque en Méditerranée pour une odyssée musicale qui fleure bon l’actualité – mais avec poésie. Dans cette pièce tout public (à partir de 8 ans), on parle migration, géopolitique, guerre, exil et terre d’accueil… et surtout, musique. Car dans Aman’ Aman, la musique ne connaît aucune frontière.

Sur les planches, quelques caisses en bois. Une grande structure rectangulaire, dissimulée par un rideau vaguement beige : un théâtre dans le théâtre, qui se déploiera bientôt. Peu de chose, donc, avant que la pièce ne commence… et pourtant le regard est aussitôt attiré par le drôle de troupeau qui attend, silencieux, à gauche de la scène. On devine la grande silhouette de ce qui ressemble à un clavecin, les contours arrondis des instruments à cordes – oud, bouzouki… ? Déjà, la porte est entrouverte pour laisser entrer ce qui va constituer le cœur de Aman’ Aman’ : les musiques méditerranéennes. Mais silence, l’histoire commence.

Odyssée : une géopolitique contemporaine

Cette histoire, c’est celle de la migration qui conduit depuis toujours des êtres humains frappés par le malheur (guerre, dictature, épidémie, pauvreté et j’en passe) sur les routes de l’exil, tout autour du pourtour méditerranéen. Migrer, ce n’est pas un choix ; c’est une nécessité : voilà ce que nous racontent les personnages d’Aman’ Aman. Qui sont-ils ? Qui sont-elles ? Il y a là une grand-mère, dont les souvenirs fuient l’esprit comme l’eau l’outre percée ; une jeune femme qui, avec quelques pommes et un peu de gentillesse, tente de convaincre ceux qui croiseront sa route (gardes-frontières, passeurs, marins) de lui laisser une chance, de lui permettre un destin. Il y a les gardes-frontières, justement, ceux qui ferment les territoires… et d’autres garde-frontières qui doutent du bien-fondé de cette fermeture. Ceux qui sillonnent les flots pour repousser sans aider. Ceux qui, sous prétexte d’aider, envoient les êtres sur des bateaux instables, surchargés. Condamnés à couler. Et puis il y a les animaux, témoins de cette migration humaine ou eux-mêmes compagnons, partenaires de ce pénible voyage : rats dans les cales des navires où l’on s’embarque illégalement, lapins se souvenant du pays d’origine, oiseaux migrateurs qui s’étonnent de voir les frontières fermées.

Aman’ Aman’ ne prétend pas, et de loin, les présenter toutes et tous… tout comme la mise en scène de Laurent Frattale n’entend pas fournir des réponses au phénomène contemporain des migrations. Ce que met en évidence la Cie Tête-dans-le-sac tient plutôt de l’éclairage dirigé : présenter une multitude de petites scénettes qui se font écho entre elles, qui rebondissent les unes sur les autres, sans lourdeur ni faux-semblant. Forcer, de ce fait, le public à tisser des liens, à se forger une opinion. Mettre ce public en état de sortir, justement, la tête hors du sac . Dès lors, lorsqu’un drôle de poulet vient sur scène pour nous donner une leçon de géopolitique et pointer du doigt l’incohérence de notre comportement humain (à quoi sert une frontière ? quelle est sa justification ? son sens ? son utilité), il nous trouve prêt·e·s et réceptif·ve·s. On rit avec lui de nos contradictions, celles de l’Occident bien à l’abri – celle d’un lieu sur lequel la guerre n’a pas, et depuis longtemps, encore reposé sa patte de griffe. Enfin, jusqu’à ces derniers jours.

On rit et on se dit : si Ulysse, aujourd’hui, allait se perdre en Méditerranée… est-ce qu’on le laisserait passer ?

Musique sans frontière

La particularité d’Aman’ Aman’ ne tient pas tant dans le propos que la pièce défend – mais plutôt dans la manière dont ce propos est défendu. C’est la musique qui sert de fil rouge aux histoires qui tissent peu à peu le spectacle, comme Pénélope tissait en attendant Ulysse. Le titre, Aman’ Aman’, vient du mot « amanès », qui désigne « un style de chan issu d’Orient et du Bassin méditerranéen, dans une aire géographique allant de la Grèce et la Turquie jusqu’aux Balkans puis en Syrie[1] ». On pourrait également traduire Aman’ Aman’ comme une exclamation, « Hélas, hélas », qui revient souvent dans ces chants comme une ritournelle. Voilà qui donne le ton. Se mêlent à ces complaintes des airs populaires, entraînants, une rythmique souvent irrégulière sur laquelle le public peine à trouver les temps forts lorsqu’il veut taper dans les mains (mesures à 9 temps ? à 11 temps ? plus complexes encore ?). Jouée en direct, la musique ne reçoit aucune explication, ni historique, ni géographique ; on ne sait pas d’où elle vient et, si elle va quelque part, elle seule connaît le chemin. Elle est, tout simplement.

Elle rappelle que, comme toutes les formes culturelles (la poésie, la danse, l’art, les tissus, les contes), elle est porteuse d’une mémoire collective qui unit les êtres humains. Ainsi, elle fait et défait les liens, fabrique des histoires qu’elle réinvente sans cesse, révèle des souvenirs enfouis, traduit un événement historique ou personnel en notes. Elle est ce qui ramène en arrière, vers le pays et la famille ou les amis que l’on a quittés… mais aussi ce qui pousse en avant, ce qui permet de se définir en tant qu’individu, de pouvoir se reconstruire. Cette (re)construction, c’est aussi ce à quoi on assiste dans le public, lorsque des gens issus de tous les horizons culturels, linguistiques et géographiques, se mettent à taper des mains ensemble sur une musique dont ils ignorent le titre, le compositeur, l’origine : ça ne fait rien car, pendant le temps du spectacle, toutes et tous vibrent, ensemble.

Odessa bulgar

En voyant Aman’ Aman’, je n’ai évidemment pas pu m’empêcher de faire le lien avec ce que nous vivons aujourd’hui en Europe. Alors qu’une partie du continent croyait la guerre réservée à d’autres (d’autres qui habitent, fort heureusement pour notre bonne conscience, suffisamment loin pour qu’on puisse se permettre de les oublier un peu et de ne pas se sentir trop concerné·e·s), elle marche soudain à nos portes, avec ses chars et ses bottes. Oui, je sais, la comparaison est un peu facile – mais moi, je n’ai pas une formation en stratégie géopolitique, en équilibre économico-mondial ou en histoire militaire. Depuis ma modeste position de thésarde en Lettres (qui tente aussi d’écrire quelques chroniques), j’ai pensé à l’Ukraine en m’immergeant dans Aman’ Aman’. À cette Ukraine à qui, aujourd’hui, tant de dirigeant·e·s déclarent vouloir ouvrir les portes afin d’accueillir celles et ceux qui en ont besoin – reste à savoir si les bonnes résolutions tiendront, et pour combien de temps…

Accueillir pour sauver, oui. Pourtant, à l’heure où la population suisse va devoir se prononcer pour ou contre l’augmentation du financement de Frontex par la Confédération (ce sera tout bientôt, le 15 mai 2022), l’idée même de l’accueil laisse un goût amer. Car comment prétendre ouvrir d’un côté, pour refermer de l’autre ? Financer un système qui repousse, ferme les barrières ? Ouvrir les frontières à celles et ceux qui en ont besoin, oui – alors à toutes et à tous·x. Ouvrir, s’ouvrir, comme la musique permet de le faire.

En attendant, comme je ne suis pas spécialiste en géopolitique internationale ni en flux migratoires, avant que certaines et certains décident peut-être de me lancer des tomates, je vous propose de conclure sur une musique qui me tient à cœur, tirée du répertoire klezmer (musique juive d’Europe centrale et de l’est) : un morceau intitulé Odessa bulgar (ou Odessa bulgarish), qui rend hommage à la ville éponyme à l’aide du rythme traditionnel du bulgar (un style de danse que l’on retrouve dans la musique klezmer). De quoi se rappeler que la musique n’a pas de frontière.

Et qu’elle adoucit les mœurs.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Aman’ Aman’, de Cécile Chevalier et Franck Fedele (avec la collaboration d’Adeline Rosenstein), du 23 février au 6 mars 2022 au TMG.

Mise en scène : Laurent Frattale (assisté de Cécile Chevalier et Franck Fedele)

Avec Cécile Chevalier et Frank Fedele (marionnettes) ; Fred Commenchal, Géraldine Schenkel, Pascal Demonsant ou Léonore Grollemund (musique)

https://www.marionnettes.ch/spectacle/183/aman-aman-0

Photos : © Carole Parodi

[1] Extrait du dossier de presse, p. 7.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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