Amour impossible à l’Alchimic
Complexité d’une situation politique face aux sentiments amoureux irrépressibles. Dans Un rapport sur la banalité de l’amour, Mario Diament retrace l’histoire d’amour entre Martin Heidegger et Hannah Arendt, sur fond de montée du nazisme. Ou quand l’amour reste malgré les oppositions idéologiques. À voir au Théâtre Alchimic jusqu’au 7 juin prochain.
Le spectacle débute comme une conférence : Sabrina Martin et Frank Semelet, habillé-es comme dans les années 20, nous expliquent qui sont Martin Heidegger et Hannah Arendt. Lui était un éminent professeur de philosophie, dont la pensée a marqué l’histoire du XXe siècle, mais qui a été controversé pour ses liens avec le parti national-socialiste ; elle, juive et étudiante au moment de leur rencontre, lui voue une profonde admiration, avant de devenir une figure marquante des études sur le totalitarisme et l’activité politique. Leur histoire d’amour nous est narrée en plusieurs étapes, de leur rencontre en 1925, en passant par la montée au pouvoir d’Hitler, jusqu’à la séparation, puis la réconciliation en 1950. Durant cette période, il et elle se voient régulièrement, s’écrivent, tout en vivant leur vie de leur côté. La situation politique et leurs oppositions idéologiques rendent leur amour impossible. On les suivra donc jusqu’à cette dernière rencontre, si importante, en 1950.
L’amour plus fort que tout ?
Un rapport sur la banalité de l’amour raconte une histoire vraie. Inévitablement, la question se pose de savoir à quel point tout cela est romancé. Car la relation intellectuelle et amoureuse entre Martin Heidegger et Hannah Arendt est longtemps demeurée secrète. On en retrouve ici toutes les étapes. À commencer par la passion des premières années, dès 1925, et cette attirance irrépressible entre deux êtres, bien que lui ait une famille. « On n’a rien fait de mal », lui dit-il. Puis, dès 1929, avec la montée progressive du parti national-socialiste, la relation prend une autre tournure : Hannah veut se séparer, mais n’y arrive pas, l’amour est trop fort. Le conflit entre eux devient alors idéologique : lui voit en Hitler la possibilité d’un renouveau pour l’Allemagne, sur les ruines de la Première Guerre mondiale ; elle prend conscience du projet d’anéantissement des Juif/ves du futur dirigeant du pays. S’ensuit l’exil d’Hannah Arendt, et les retrouvailles en 1950, dans une scène bouleversante. Lui, comme elle, a souffert, et les amant-es finiront par se réconcilier. La pièce se clôt alors sur une lettre qu’elle lui adresse, après une magnifique déclaration formulée par Martin, dans laquelle tient toute sa philosophie de l’In-der-Welt-sein : « Peu importe où tu es et où je me trouve… » débute-t-il.

Cette histoire montre tout le paradoxe de l’amour : la relation entre Martin et Hannah peut être qualifiée de toxique, et l’ombre du patriarcat plane sur elle. Il était son mentor, avec une forme de pouvoir exercé par son statut. Elle avait beaucoup d’admiration pour lui, mais n’est pas présentée comme une victime naïve : au contraire, dès le départ, s’il la convoque dans son bureau, c’est pour la féliciter de sa dissertation, dans laquelle elle remet en cause certaines de ses idées. Martin a alors envie de découvrir quelle personnalité se cache derrière ces mots. Par la suite, Hannah prend conscience que cette histoire d’amour ne devrait pas exister, mais elle ne peut renier ses sentiments. L’histoire prend une dimension plus profonde, en raison du fond idéologique de cette relation. Avec cette question centrale : Martin Heidegger était-il antisémite ? Si son épouse l’exprime ouvertement, lui s’en défend constamment. C’est donc ce débat idéologique qui fait de cette histoire une forme de Roméo et Juliette moderne, face à un moment si marquant de l’Histoire. Un rapport sur la banalité de l’amour pose ainsi de nombreuses questions sur les relations amoureuses, avec toutes les dimensions qu’elles impliquent, mais aussi sur la puissance de ce sentiment, qui semble résister à tout.
Mise à distance théâtrale
Au plateau, une table avec différents ouvrages publiés par les deux protagonistes trône à jardin. Elle évoque cette dimension de conférence, qui revient entre les scènes, comme une transition d’une époque à l’autre. Mais ce qu’on remarque surtout, c’est le tulle placé en fond de scène. Ceci permet plusieurs choses : d’abord, il agit comme un écran, avec la projection d’images d’archives. On y retrouve des portraits de Martin et Hannah, seul-e ou en famille, mais aussi une photographie particulièrement forte, où Martin, alors recteur de l’Université de Freiburg, trône, « bien » accompagné, devant des drapeaux du parti… Surtout, ce tissu vaporeux et transparent permet de jouer les scènes du passé en créant une mise à distance. En faisant évoluer les interprètes derrière ce tulle, la mise en scène de François Marin crée une mise à distance, avec une dimension théâtrale totalement affirmée. On joue ainsi sur le rapport entre réalité et fiction, en créant un côté presque cinématographique. Car cette histoire a tout d’un drame. On pourra également parler de cette magnifique scène, dans l’intimité, où, grâce à un magnifique jeu de lumières signé Estelle Becker, tout est projeté en ombres. Tout est alors suggestion, pour ne jamais tomber dans le graveleux et envisager une approche plus poétique et esthétique, qui rend hommage au magnifique texte de Mario Diament.

Se pose alors une question : pourquoi la dernière scène, en 1950, est-elle jouée à l’avant de la scène ? Se veut-elle plus marquante ? Faut-il y voir un lien avec aujourd’hui ? Il y a sans doute un peu de tout cela, ainsi qu’un clin d’œil au In-der-Welt-sein de Martin Heidegger. Cette philosophie prône le fait que l’Homme (ou le Dasein) est toujours engagé et immergé dans le monde qui l’entoure. Impossible de s’en détacher, quel que soit l’espace ou le temps. Cette dernière scène est aussi le moment de la réconciliation et de la rédemption. Martin, controversé, a été jugé pour ses affiliations avec le parti, alors qu’il s’en est toujours défendu. Hannah a vécu le pire : exil, camp en France… Pourtant, malgré son histoire terrible, elle paraît moins affectée que son amant. Le rapport de force s’est inversé : alors qu’elle était en demande jusqu’ici, presque soumise à Martin, ancrée dans sa solitude lorsque lui profitait de son temps en famille, elle semble cette fois en position dominante. Les événements ont tout changé, et il y a sans doute quelque chose à chercher de ce côté-là. Mais ce qu’on retient surtout de cette scène finale, ce sont les déclarations d’amour des deux protagonistes, avec ce message central : l’amour est plus fort que tout. Et on en a bien besoin, surtout dans cette période qui fait terriblement écho aux heures sombres dont il est question dans la pièce…
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Un rapport sur la banalité de l’amour, de Mario Diament, du 26 mai au 7 juin 2026 au Théâtre Alchimic.
Mise en scène : François Marin
Avec Sabrina Martin et Frank Semelet
https://alchimic.ch/un-rapport-sur-la-banalite-de-lamour/
Photos : ©Mercedes Riedy
