Les réverbères : arts vivants

Toute intention d’ouïr …

Les 21 et 22 mai derniers, Meyrin culture reprenait la pièce d’Adrien Barazzone : Toute intention de nuire. Le procès d’une autrice intenté par un avocat qui croit se reconnaître dans l’un des personnages de son dernier roman.

La thématique m’intéresse particulièrement, je réserve donc au plus vite.

Je me réjouis beaucoup de ce moment théâtral qui promet d’explorer un terrain très accidenté, à la croisée des chemins, entre éthique, déontologie, liberté d’expression et droit au respect de la vie privée.

Adrien Barazzone est l’homme-orchestre. Il conçoit, écrit et met en scène. Les acteurs contribuent également  à l’écriture. Il ne laisse rien au hasard et met en place une consultation scientifique de spécialistes dans le domaine : une chercheuse en littérature de la Sorbonne, une juriste et historienne de la littérature ainsi que le laboratoire de Droit et Littérature de l’UNIL. De quoi valider ce qui se dit dans la pièce, car le sujet est sérieux et on ne peut être approximatif.

Alain Borek, avocat de la défense, livre une performance hilarante en incarnant un avocat qui n’a pas peur des tautologies et des effets de manche, tirant très volontiers la couverture à lui. La juge Mélanie Foulon, tout aussi drôle, est parfaitement crédible en magistrate pleine d’esprit.

Cependant, l’excellente performance des deux comédiens ne suffit pas à sauver une mise en scène brouillonne et approximative, marquée par des placements et des déplacements qui semblent aléatoires.  Un décor où rien ne fait penser à la cour, si ce n’est peut-être cette structure de barres en métal, dont la disposition désarçonne, qui évoque, peut-être,  la rigidité de la loi.

Il est tout aussi regrettable que l’accusée, Marie-Bénédicte Caseneuve, tout comme le prétendu lésé, David Gobet, ne parviennent pas à projeter leur voix, laissant des pans de la pièce inaudibles. Inutile de dire que c’est extrêmement frustrant pour le/la spectateur/trice qui tend désespérément l’oreille pour capter une parole ici et là.

Il n’est pas rare, d’ailleurs, depuis quelques années, de voir certain/e/s comédien/ne/s sans aucune diction ni projection vocale, et des metteur/euse/s en scène que cela ne semble pas déranger. La pierre angulaire de toute production théâtrale me semble pourtant être le texte, qui doit être servi par des acteurs rompus à l’art de la déclamation, de l’articulation, de la projection et de la pose de voix. Sans cela, la fadeur et l’ennui l’emportent et le spectateur s’endort.

À cela, s’ajoute un manque de conviction et de vigueur dans le jeu de certains  protagonistes, ce qui fait d’un argument pourtant passionnant une saynète un peu molle entre deux personnages qui ne semblent pas croire à ce qu’ils disent. Quant à la chanson inopinée, sortant de nulle part, entonnée par l’avocat au milieu de la pièce, alors là ! Il m’a clairement manqué une note en bas de page ou quelques didascalies !

Ma déception était à la hauteur de mes attentes. En effet, le sujet — qui engageait philosophie, éthique, déontologie, psychologie et droit puisque c’est au tribunal que l’affaire est portée — aurait pu donner lieu à plus de truculence, à des dialogues plus fouillés et plus chiadés ; on aurait également pu attendre une fin moins abrupte qui laisse le/la spectateur/trice avec des arguments imparables d’un côté comme de l’autre, laissant ainsi à ce dernier la délicate responsabilité de trancher in petto.

On reste pourtant sur sa faim avec la claire impression que l’angle dialectique du procès n’est pas maîtrisé, que l’autrice du roman a bel et bien dépassé le cadre de la fiction et que le plaignant est véritablement lésé. Était-ce vraiment la volonté du metteur en scène ? J’ai un doute !

Katia Baltera

Infos pratiques : 

Toute intention de nuire d’Adrien Barazzone au Forum Meyrin les 21 et 22 mai 2026.

Mise en scène : Adrien Barazzone

Avec Alain Borek, Marie-Benedicte Cazeneuve, Mélanie Foulon et David Gobet

https://www.meyrinculture.ch/activites/toute-intention-de-nuire

Photos : © Dorothée Thébert Filliger

Katia Baltera

Historienne de l'art et musicienne, elle est passionnée par toutes les formes d'expressions artistiques. Les images, les sons, la musique et les mots sont ses complices, ses indéfectibles compagnons de route. Elle aime regarder, observer, analyser et tenter d’approcher les arts visuels comme ceux de la scène avec une perception qu’elle souhaite toujours positive. Le travail d’un artiste quel qu’il soit est de soumettre une proposition au regard de l’autre. C’est une prise de risque et rien que pour cela cette proposition mérite une attention particulière et bienveillante. Responsable de la section Art & Culture pour Cote Magazine, elle a un grand plaisir à écrire pour La Pépinière, en particulier sur le théâtre et l’opéra.

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