Wajdi Mouawad : L’ombre en soi qui écrit (1/9)
Leçon inaugurale de son cycle de conférences autour des verbes de l’écriture
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendu-e à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, pour entamer une série de neuf comptes-rendus, quelques réflexions issues de cette première leçon dite inaugurale et titrée « L’ombre en soi qui écrit ».
Que dire du caractère inflammable de ce que nous vivons, que cela soit au Moyen-Orient, aux Amériques ou en Europe avec le retour des régimes autocratiques qui aboient tant et plus ? On peut aujourd’hui avoir la sensation qu’il existe comme un trou noir qui engloutit le sens de toute parole quand la violence est si incandescente. Reste alors encore et toujours l’art comme rempart contre les régimes totalitaires. Mais de tout temps, les dictatures veulent « chasser le poète de la cité ». Car l’art a toujours fait peur aux puissants. Il y aurait quelque chose qui peut éduquer le peuple dans la démarche artistique (voir à ce sujet Platon et l’éducation). Quelque chose qui permet de ne pas renoncer : « Je ne suis pas venu ici pour t’éduquer mais pour t’enflammer » (Jean Genet dans Le funambule).
L’art en général, et le théâtre en particulier – theatron en grec – sont ces lieux d’où l’on peut comprendre le monde, des fenêtres sur le dehors qui permettent de penser l’horizon des événements entre fiction et savoir. Et donc de développer un esprit critique, d’être moins manipulable, de faire preuve d’agentivité et de libre arbitre. Autant de leviers que l’autocrate ne veut surtout pas voir actionnés. Le populisme – quelle que soit son obédience – se nourrit par définition d’une vision simpliste et manichéenne des ressorts sociaux. Il propose un réductionnisme de la complexité des causes et, partant, un réductionnisme de la pensée. Une cause pour une conséquence, un raisonnement binaire qui nous rapproche de l’amibe et de l’abîme.
Pour éviter la chute définitive, le brouillard de la nuance est ainsi devenu une résistance. Ne pas résumer, ne pas réduire, ne pas confondre opinion et savoir, ne pas affirmer ce qu’on pense à coups de gros sabots mais privilégier le paradoxe, la quête de nos contraires, la poésie, se donner au doute et se contenter de témoigner du chemin, à chaque fois individuel, unique et pourtant jalonné par les mêmes grandes étapes existentielles. Et cela commence tôt. Dès l’école, lorsque la vie, le hasard ou la malchance, vous met face à un professeur péremptoire qui prédétermine : « Cet enfant est bête, avec un tempérament amorphe, il ne faut pas tisser de grands rêves à son égard, contentez-vous d’un faire un bedeau de campagne ou un loyal aide-bibliothécaire ». Rien de mieux pour étouffer dans l’œuf les rêves de l’adolescence. « On n’est même pas une merde mais la tache de merde sous la tasse en porcelaine des apparences ».
Heureusement sonne, grâce au poète, le rappel joyeux des lois obscures qui dit que les hommes vont de multiples chemins (Novalis). Il peut y avoir plusieurs soleils (Maria Zambrano) et il y aura toujours une porte dérobée pour refuser la fatalité du sens unique, éborgner le cyclope de la dictature et rêver encore et toujours au paon de la démocratie qui déploie ses cinquante yeux. Mais on ne sait pas bien à l’avance où nos pas nous portent. Et se rencontrer soi-même relève le plus souvent de la clandestinité. Se rencontrer pour se retrouver. Où s’est-on perdu ? Dans la maison de notre enfance. Avant l’imminence de la grande catastrophe. Lorsqu’on vient vous annoncer, à peine sorti de l’enfance, que la tragédie est advenue. Le chant du bouc. Mémé est morte. Un rien suffit. Et ce rien fera que rien ne sera comme avant. Le malheur est sorti de l’obscurité pour nous tenir compagnie à jamais. L’enfant est séparé de l’enfance. L’effondrement d’un monde. L’enfant rentre alors dans les abysses du chagrin – peut-être même pense-t-il que c’est sa faute – il entre dans son ombre. Il se retire alors du réel, il se déconnecte et va chercher dans l’imaginaire un peu de réconfort. Et pour entrer dans l’ombre de soi il faut ressentir la terreur, c’est quelque chose qui ne s’enseigne pas. Aucun scarabée ne voit la couleur de sa carapace. Comment enseigner l’abysse ? Comment sortir de l’ombre, du noir absolu et croire en l’imperceptible luciole ? Nous y sommes.
Nous y sommes. Écrire. Écrire pour oser l’interdit, l’effraction, ce qui ne s’apprend pas. Écrire le champ de mines, le champ de ruines. Et le piano abandonné au milieu du désastre. Ces notes mal accordées sont un alphabet. On peut tout faire avec un alphabet. Il faut juste tirer la flèche pour savoir où se trouve la cible. Écrire toutes les histoires qui sont toujours quelque part la même histoire. Un jour quelqu’un quelque part lui est arrivé quelque chose. Point. Écrire pour raconter des histoires aux aveugles. Le feu est nourri du bois de chaque histoire qui vient de la même forêt. Ce sont toujours des tragédies : le Liban, la Shoah, Gaza, le Rwanda, … L’autocrate veut éteindre les récits, anesthésier la mémoire. Il faut l’enflammer, ne pas oublier, la renforcer de l’histoire des hommes. Le récit est un espoir. Où se noient les récits de notre époque ? Qu’est-ce qui survient ? Qui est le survenant qui porte le récit ? Nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant. Mais écrire est le rituel par lequel invoquer l’ombre. Et l’ombre relève toujours le sacrifice, la tragédie grâce à laquelle les hommes ont inventé sa sœur jumelle, la démocratie. L’histoire des hommes est une goudronneuse. Et la poésie ces quelques fleurs qui échappent au nappage ou recrève la surface après coup. Tant qu’il restera une luciole, avait répondu Césaire à Pasolini. La poésie est cette croisée de chemins où il peut toujours y avoir un autre possible.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Les verbes de l’écriture : l’ombre en soi qui écrit, in Leçons inaugurales du Collège de France d’après les conférences de Wajdi Mouawad au collège de France, dont un condensé a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photos : © Patrick Imbert /Collège de France
