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Gaza entre présence et absence

Dans Au cas où #2, des clés  à Gaza gardent le contour d’un lieu disparu détruit, pulvérisé, l’empreinte d’un retour devenu impossible. Aux Journées photographiques de Bienne, Taysir Batniji ne cherche ni le choc frontal ni l’image spectaculaire.

L’artiste palestinien né à Gaza présente 90 photographies de trousseaux collectés auprès de personnes et de familles déplacées depuis le 7 octobre 2023, dont beaucoup ont ensuite été tuées. Le dispositif tient à peu de choses : des clés posées sur un fond blanc ou neutre, imprimées simplement, accrochées avec deux clous. Des feuilles A4, comme dans un bureau, une administration, un dossier. Cette pauvreté apparente coupe court à toute emphase. Elle laisse l’objet seul, presque nu, face au regard.

Derrière chaque trousseau, il y a une maison, un quartier, une table, une odeur, une vie suspendue. L’œuvre ne montre pas la ruine. Elle montre ce qui reste quand la ruine a tout recouvert. Chez Batniji, naturalisé français en 2002, l’image n’a jamais la brutalité d’une preuve qui écrase. Elle arrive par retrait, par affleurement. « L’objet n’est jamais totalement donné », dit-il en entretien de ce rapport au visible. Il faut s’approcher, douter, changer d’angle. La clé devient alors un objet pauvre et immense. Elle ne sauve pas la maison. Elle ne garantit pas le retour. Mais elle continue de dire qu’il y eut une porte, une serrure, un lieu où quelqu’un rentrait.

Gaza effacée

Pour comprendre Au cas où #2, il faut revenir à Gaza telle qu’elle apparaît aujourd’hui à Taysir Batniji : non plus comme une géographie familière, mais comme une surface d’effacement. « Je ne peux plus distinguer le quartier où je suis né et où j’ai grandi », confie-t-il. Les images qui lui parviennent se ressemblent : gravats, rues éventrées, passages improvisés entre les décombres. La ville devient presque illisible.

À la Biennale de Lyon, en 2024, où la série est montrée pour la première fois, Batniji présente aussi une carte de Gaza dessinée au sol avec une peinture fluorescente, visible sous lumière UV, dans une salle obscure. Les visiteurs tournent autour de ce plan lumineux comme autour d’un territoire encore là et déjà spectral. Après le 7 octobre 2023 et ce qui s’abat sur Gaza, l’artiste traverse une sidération qui rend le travail presque impossible. Il perd plus d’une centaine de proches, suit les nouvelles, appelle sa famille, ses amis, tente de savoir qui est vivant, qui ne l’est plus.

S’il reprend peu à peu, c’est par un motif ancien dans son œuvre : la clé. « Elle était déjà là dans mon vocabulaire artistique », rappelle-t-il. Dans Just in Case, à la fin des années 1990, elle renvoyait aux traces rouillées des clés et à la mémoire des Palestiniens déplacés en 1948. Dans Au cas où #2, le motif change d’échelle. Il ne regarde plus seulement vers une histoire transmise ; il devient l’archive immédiate d’une catastrophe en cours.

Collecte douloureuse

Batniji demande d’abord à des proches, puis à des personnes déplacées, de lui envoyer par WhatsApp une photographie de leur trousseau. Une seule consigne: poser les clés sur un fond clair, pour que rien ne détourne l’attention. La collecte se met en place avec l’aide d’une jeune femme palestinienne à Gaza. Pendant des mois, les images arrivent, l’une après l’autre, jusqu’à environ 253 photographies. Puis le projet s’interrompt. La personne qui l’aide tombe malade. Lui-même éprouve physiquement cette réception répétée : chaque série lui noue le ventre. « Je n’avais pas besoin de continuer indéfiniment », explique-t-il en substance. Le nombre suffit déjà à faire sentir l’ampleur de la perte.

Au départ, l’artiste hésite à demander davantage que l’image. Comment réclamer des informations à des personnes bombardées, affamées, terrorisées, déplacées parfois plusieurs fois ? Mais les clés ne peuvent pas rester sans histoire. « Je ne voulais pas qu’elles deviennent de simples numéros dans une archive froide. » Alors viennent les questions : le nom, le quartier ou la maison, la date du départ, le lieu de refuge, ce qui est arrivé à l’habitation, parfois les morts ou les blessés. Certaines notices, écrites à la main au crayon, demeurent incomplètes. Ce manque n’affaiblit pas l’œuvre. Il en porte au contraire la vérité : le chaos, la mémoire trouée, l’impossibilité de tout savoir.

Vies brisées

Ce qui bouleverse, dans Au cas où #2, c’est que ces clés ne sont jamais seulement des clés. Certaines portent une fleur, un cœur, une petite carte de la Palestine, un porte-clés coloré. Ces breloques minuscules empêchent de réduire les personnes déplacées à leur seule condition de victimes. Elles rappellent des goûts, des habitudes, une fantaisie, peut-être un reste d’enfance. « Comme partout dans le monde, les gens personnalisent leur trousseau », observe Batniji.

Plus tard, l’intermédiaire lui dira que beaucoup de ces personnes ont été tuées. Les images changent alors de densité. Elles ne renvoient plus seulement à des maisons détruites, mais parfois aux derniers signes matériels d’existences disparues. L’artiste parle de ces photographies comme de portraits déplacés. Non pas des portraits de visage, mais ceux d’un propriétaire, d’une maison, d’une vie qui avait une adresse.

Le fond blanc peut évoquer l’inventaire, la procédure administrative, le relevé forensique. Batniji ne cherche pourtant pas la froideur. Il retire le décor pour éviter le pathos et laisser l’objet tenir seul. Le texte, ensuite, rend à chaque clé son histoire. Une notice brève, un nom absent, un quartier à peine indiqué : chacun donne ce qu’il peut, selon sa force, sa mémoire, son désir ou son impossibilité de témoigner.

Mémorial

L’accrochage, par son alignement et sa répétition, a quelque chose du mémorial. Mais c’est un mémorial sans monument, sans pierre lourde, sans grand geste de consolation. Batniji refuse d’esthétiser la souffrance, de donner à la catastrophe une beauté qui la rendrait supportable. « Je ne veux ni magnifier la douleur ni la rendre belle ». Le format A4, l’impression ordinaire, les deux clous ramènent l’œuvre vers le quotidien : la fragilité d’une feuille, la modestie d’un objet commun, la dureté d’un inventaire.

On reste devant un trousseau et, soudain, ce trousseau tient toute une maison détruite par les bombardements. Certaines clés commencent déjà à rouiller, notamment chez des personnes déplacées à al-Mawasi, près de la mer, où le sel attaque le métal. Mais elles sont conservées. « Même quand la maison n’existe plus, on garde la clé. » Elle devient document, relique, preuve fragile. Comme souvent chez Batniji, la mémoire doit lutter contre une seconde disparition. Celle des traces elles-mêmes.

Manques

Ici, rien n’est livré d’un bloc. Il faut passer d’une clé à l’autre, accepter les blancs, les manques, les noms parfois absents. Dans ce peu de métal se concentre une vérité terrible. Perdre une maison, ce n’est pas seulement perdre un toit. C’est perdre une adresse au monde.

La série rappelle enfin que la destruction de Gaza ne se mesure pas seulement en bâtiments effondrés. Elle atteint le milieu même de la vie : les logements, les rues, les écoles, les hôpitaux, les réseaux d’eau, d’électricité, d’évacuation des déchets. Pour mémoire, l’ONU rappelle, le 21 mai de cette année, que 80 % des bâtiments ont été détruits à Gaza. Son appel destiné à mobiliser plus de 4 milliards de dollars pour venir en aide à près de trois millions de personnes à Gaza et en Cisjordanie en état d’urgence humanitaire absolu, n’est financé qu’à 13 %. Les chiffres donnent l’échelle froide du désastre ; les clés de Batniji lui rendent son poids humain. Devant elles, l’urbicide cesse d’être un mot abstrait. Il reprend la forme d’une porte fermée, d’une pièce dont on ne retrouvera peut-être jamais le seuil, d’un geste minuscule : garder une clé quand il n’y a plus rien à ouvrir.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Au cas où #2. Journées photographiques. Bienne, jusqu’au 31 mai. Site de Taysir Batniji.

Photos : © Elyes Esserhane

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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