La terre en échos des luttes
Un film comme une digue fragile contre la répression tous azimuts du mouvement Les Soulèvements de la Terre. Dans Soulèvements, Thomas Lacoste ne filme pas seulement une lutte. Il recueille la parole de résistants et résistantes en lutte pour notre survie commune. Édifiant.
À l’écran, un père au bord des larmes demande pardon à sa fille d’avoir laissé la terre se faire ainsi ravager par les projets écocides en montagne. Il est l’un des rares parents à témoigner de la sorte contre un projet d’un nouveau téléphérique visant le glacier de la Girose.
En octobre 2023, la plus élevée Zone à défendre sur sol européen installe son campement à 3400 mètres d’altitude, pour protester contre la construction d’un téléphérique prévu afin que les touristes puissent admirer un glacier en train de disparaître suite à sa sa fonte rapide due au réchauffement climatique et à la bétonnisation de la vallée. Cette résistance aura gain de cause. Mais pour combien de temps ?, s’interroge la fille du père ému. Avec en ligne de mire la tenue des JO d’hiver en 2030.

Résistance en plans fixes
Avec Soulèvements, le cinéaste documentaire français Thomas Lacoste signe un film frontal, ample, parfois un peu trop sage dans sa forme, mais traversé par une force rare : celle de la parole quand elle cesse d’être slogan pour redevenir expérience vécue. Le film repose sur un dispositif simple, presque austère : seize voix, seize trajectoires, des femmes et des hommes liés aux Soulèvements de la Terre, filmés face caméra, seuls ou en binômes, dans des lieux qui ne cherchent jamais l’effet pittoresque.
Le film est un portrait choral d’un mouvement intergénérationnel luttant contre l’accaparement des terres et de l’eau, les ravages industriels, la répression politique et l’effondrement des liens au vivant.
Cette définition dit bien l’ambition de la réalisation, mais pas encore son trouble. Soulèvements n’est pas un reportage sur l’écologie radicale, ni une enquête contradictoire. C’est un long métrage de proximité, presque de compagnonnage, qui tente de rendre à des militants et militantes souvent réduit-es à des images d’affrontements une densité humaine, une mémoire, une voix.

Répression
Le film prend racine dans le printemps 2023, et plus précisément dans le choc de Sainte-Soline. Dans l’entretien du dossier de presse, Lacoste relie directement la naissance du projet à la répression de la manifestation du 25 mars 2023 contre les mégabassines.
Il y évoque 5’200 grenades tirées en deux heures face à 30’000 personnes désarmées, puis les arrestations menées par la police antiterroriste, les gardes à vue et la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre, ensuite annulée par le Conseil d’État. Le cinéaste présente son film comme une réponse à la fabrication médiatique et politique de la figure de l’« écoterroriste » : non pas un tract, dit-il en substance, mais une forme de protection symbolique, un écran de cinéma placé entre les corps militants et la machine répressive.
C’est là que le film trouve son meilleur geste. Il ne cherche pas à plaider par l’accumulation de preuves, mais par le lent rétablissement des visages. Une jeune éleveuse ouvre le film, raconte son lien à la terre, aux bêtes, à une vie réinventée de ferme en ferme, puis l’irruption brutale des forces de l’ordre. D’autres parlent de leurs savoir-faire, de la fatigue, des alliances, de la peur, de la joie aussi – cette joie étrange, presque insolente, qui naît quand l’action collective desserre l’étau de l’impuissance.
Lacoste refuse le spectaculaire comme unique preuve du réel. Il ne filme pas les militants comme des silhouettes casquées dans la fumée, mais comme des personnes qui cuisinent, cultivent, construisent, réparent, organisent, transmettent. Le politique redescend au ras des mains.
Cinéma de l’écoute
La force de Soulèvements tient à cette patience. Le cinéaste laisse les phrases s’installer, parfois trébucher, se reprendre. Dans un entretien du dossier de presse, il explique avoir voulu s’éloigner du « récitatif » militant et de l’approche journalistique ou pédagogique, pour faire advenir une mémoire plus incarnée, plus fragile, plus vivante. Les entretiens ont été préparés longuement.
Le réalisateur parle d’une forme de maïeutique, d’un travail pour que la pensée se formule devant la caméra plutôt que de réciter une position déjà constituée. Cela donne au film ses plus beaux moments : ceux où l’on voit quelqu’un chercher le mot exact, non pour convaincre, mais pour comprendre ce qui lui est arrivé.
Ce choix produit aussi une beauté discrète. Les paysages ne sont pas de simples respirations entre deux blocs de parole. Ils sont mis sur le même plan que les visages : arbres, chevaux, vaches, étendues, bocages, champs, eaux, matières. Lacoste dit vouloir filmer l’humain, le végétal et l’animal à égalité ; le film tient souvent dans cette ligne de crête, quand la parole humaine cesse d’occuper tout l’espace et laisse réapparaître ce pour quoi l’on se bat.
Les archives confiées par le mouvement – images fixes, vidéos, sons – sont travaillées en noir et blanc, parfois superposées aux images tournées pour le film. Le cinéaste parle de « sensoriums » : des poches de mémoire, des chambres de résonance où l’image militante quitte l’urgence des réseaux pour devenir trace, hantise, presque légende.

Épaisseur de la lutte
Le documentaire réussit particulièrement lorsqu’il met au jour l’épaisseur matérielle de la lutte. On comprend que les Soulèvements de la Terre ne sont pas seulement une addition d’actions spectaculaires, mais une organisation de subsistance, de ravitaillement, de droit, d’outils, de gestes paysans, d’entraide.
Il est question d’une économie de la résistance : greniers collectifs, mutualisation de matériel agricole, soutien juridique, réseaux de cantines, transmission de savoir-faire. C’est probablement là que le film est le plus convaincant. Il donne à voir une politique qui ne se contente pas de dénoncer, mais tente déjà de fabriquer d’autres manières d’habiter.
Ce déplacement est précieux. Dans beaucoup de récits médiatiques, la désobéissance civile est réduite à son moment de rupture : le blocage, l’affrontement, la dégradation, la charge policière. Soulèvements s’intéresse à l’avant, à l’après, aux bases arrière, à ce qui soutient les corps avant qu’ils ne s’exposent. Le film parle moins d’héroïsme que de continuité.
Il montre une conflictualité enracinée dans des vies ordinaires. Des jeunes, des paysans, des parents, des anciens, des personnes venues de trajectoires différentes et parfois inattendues. Le résultat n’est pas toujours neuf dans sa forme, mais il déplace efficacement le regard. Ce que l’on croyait marginal apparaît comme un réseau dense, intelligent, charnel.
Limite assumée, mais réelle
Reste une réserve, importante. À force d’épouser son sujet, le film perd parfois la distance qui aurait pu le rendre plus troublant encore. L’opus ne donne presque pas de place à des voix adverses, ne travaille guère les contradictions internes du mouvement, ni les questions juridiques et politiques soulevées par certaines formes de désarmement ou de sabotage. On comprend le choix : Lacoste ne veut ni procès, ni débat télévisé, ni fausse neutralité. Mais ce refus a un prix. Par moments, la succession des témoignages, aussi forts soient-ils, fige le film dans une forme un peu solennelle. La parole est belle, dense, souvent émouvante ; elle aurait parfois gagné à être davantage bousculée par le montage, les situations, les frottements du réel.
C’est le paradoxe du film : il veut sortir du tract, et il y parvient souvent ; mais son adhésion profonde au mouvement l’empêche parfois d’ouvrir les zones les plus inconfortables. Certaines critiques réunies dans le document joint soulignent d’ailleurs cette tension : plusieurs textes saluent la nécessité du film, sa puissance d’espoir, sa capacité à renverser les préjugés ; d’autres pointent un dispositif parfois figé, un manque de recul, une parole qui peut sembler trop protégée.
Ce débat est juste. Soulèvements n’est pas un film neutre. Il n’en a ni l’envie ni la prétention. Il faut donc le regarder pour ce qu’il est. Non une enquête exhaustive, mais une proposition située, un film qui choisit son camp tout en cherchant une forme sensible plutôt qu’un simple mot d’ordre.

Utopie sans naïveté
Ce qui demeure, malgré ces limites, c’est la sensation d’un film habité. Thomas Lacoste n’est pas un cinéaste de l’événement immédiat, mais du dépôt : il laisse les luttes sédimenter dans les corps, dans les voix, dans les paysages. Sa filmographie confirme cet intérêt pour les conflits politiques, la mémoire des engagements, la ligne instable entre légalité et légitimité. De La Paix maintenant à L’Hypothèse démocratique, consacré au Pays basque. Soulèvements s’inscrit dans cette continuité : un cinéma qui croit encore que la parole, si elle est suffisamment écoutée, peut déplacer la perception d’une époque.
On sort du film avec une impression mêlée. D’un côté, l’envie que le cinéma prenne plus de risques, qu’il fasse entrer davantage de trouble, qu’il accepte de fissurer son propre élan. De l’autre, la reconnaissance devant ce qu’il parvient à sauver du bruit : des visages, des récits, des gestes, des vies qui refusent de se laisser assigner à la peur. Soulèvements est un film d’ouverture, de seuil, de passage. Un film qui ne clôt pas le débat mais le rend respirable. Et dans une époque saturée d’images brutales et de mots abîmés, cette respiration-là n’a rien d’anodin.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
Soulèvements , réalisé Thomas Lacoste, France, 2025. 25 mai, Cinélux, 25 mai, Genève.
Propos du cinéaste cités in: Soulèvements. Interview avec le réalisateur. Dossier de presse, Sister Productions, 2025
Photos : © Sister Productions
