Les réverbères : arts vivants

Variations pour un carnage

Un lieu à la programmation toujours qualitative : Les Amis Musiquethéâtre. Une auteure brillantissime : Yasmina Reza. Et un metteur en scène : Claude Vuillemin, sublimant l’immense palette de jeu de ses acteurices virtuoses. Tout est réuni pour dépeindre avec brio une sociologie acide du couple et de ses possibilités sur fond d’enjeux de genre bien marqués : Trois versions de la vie est à ne pas manquer jusqu’à début juin à Carouge.  

Le pitch est simple : à partir d’un banal point d’entrée – l’enfant d’un couple qu’on entend pleurer – ses parents échangent sur la réaction à avoir avant d’être surpris par l’irruption d’un autre couple qu’ils pensaient avoir invité seulement pour le lendemain et qui, du coup, va devenir témoin du chaos familial avant que l’ensemble ne tourne au carnage. La redoutable originalité réside dans le fait que cette situation sera jouée trois fois, avec les mêmes protagonistes et le même fil rouge, mais avec des humeurs sensiblement différentes d’une fois à l’autre, dues aux mille nuances de la vie qui font qu’on peut aborder le même moment en voyant le verre à moitié plein ou à moitié vide.  

Ce qui frappe d’emblée, c’est le génie de l’écriture de Yasmina Reza (auteure traduite dans plus de trente-cinq langues, jouée dans le monde entier et reconnue notamment pour sa pièce Art, créée en 1994 avec Fabrice Luchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck). Ici, la construction du texte est une entreprise de destruction massive de nos rêves de couple. Ou comment une simple divergence d’avis éducatif peut créer une spirale infernale dont personne ne sort indemne. L’idée de la répétition de la situation est bien évidemment la pierre angulaire de l’entreprise : trois manières impitoyables de voir le vernis social se fissurer. Les comportements diffèrent, les détails changent, mais l’issue demeure : la soirée tourne au vinaigre, les conflits affleurent et l’agressivité contenue par les convenances sociales explose en sauvagerie relationnelle. 

Le metteur en scène Claude Vuillemin parle ainsi d’un déploiement des possibles. Entendons par là qu’à partir de ce que nous sommes et en fonction de petites choses (un mot, un regard, une attitude, un verre de pas assez ou de trop…) notre humeur va s’en trouver modifiée, tout comme le cours des choses. Nos réactions sont toujours la conséquence d’une alchimie de variables et les manières de réagir sont inépuisables. C’est précisément à cet endroit que Yasmina Reza excelle dans la manière de dépeindre la responsabilité de chacun-e dans sa manière d’être et de faire. Il y a chez cette auteure une telle finesse dans le mécanisme du bâti du propos que les variations sur le même thème procurent au public un plaisir similaire à celui d’écouter différents arrangements d’un excellent morceau de jazz.  

On peut donc retenir cette idée forte : chez Reza, le carnage ne vient pas d’un événement tragique, mais d’une microscopique déviation du quotidien. Un dîner mal agendé, un bas filé, un enfant qui fait un caprice, un collaborateur en attente de reconnaissance professionnelle : il n’en faut pas davantage pour que cette comédie féroce devienne un laboratoire cruel des rapports conjugaux avec un prisme marqué autour des enjeux de genre. Les maris sont en effet des archétypes d’hommes non-déconstruits et la femme se retrouve le plus souvent dans le cliché d’être plus intelligente que son concubin tout en restant dans l’ombre du mal, oups, du mâle…  

L’analyse du texte, renforcée ici par l’efficacité sobre de la mise en scène, fait ainsi la part belle à la dimension sociale des rapports humains : deux couples bourgeois, des positions professionnelles, des enjeux de carrière, une recommandation espérée, une hiérarchie implicite entre collègues. Le salon devient donc moins un espace réaliste qu’une arène minuscule où se jouent domination, humiliation, rivalité, séduction et ressentiment.  

Insistons sur le brio de la distribution : Sonia est la mère de l’enfant. Avocate de formation, elle tient le cadre. C’est une femme de tête mais dont la maîtrise sociale et conjugale peut devenir une arme ou cacher des failles. Sophie Lukasik a un profil idéal pour jouer les fissures sous la tenue des apparences et affronter l’alpha bellâtre qui met en danger son couple.  

Parlons donc de ce second énergumène en la personne de Laurent Deshusses qui campe un délicieux Hubert prétentieux et condescendant. Un rôle qui lui va à merveille tant cela semble naturel pour ce comédien de jouer l’homme socialement dominant, sûr de lui et capable d’écraser sans forcément hausser le ton. Son immense expérience de la comédie, du classique, de la revue et du seul-en-scène y est à l’évidence pour beaucoup.  

Henri, quant à lui, est astrophysicien, « en perte de vitesse », et espère l’appui de son supérieur Hubert pour obtenir un poste supérieur. Cela en fait un personnage vulnérable, pris entre ambition humiliée, dépendance professionnelle et faiblesse domestique. Nicolas Rossier, ancien directeur du Théâtre des Osses, familier du théâtre absurde, peut nourrir cette fragilité d’une profondeur burlesque : un homme qui étudie les galaxies mais peine à régler une affaire de caprice d’enfant.  

Mais la Palme d’or de Ca(nnes)rouge 27 revient sans hésiter à Marie Druc qui interprète Inès, la femme d’Hubert, aimant un peu trop le sancerre et qui va à plusieurs reprises dérégler le jeu mondain. Comme cette géniale comédienne sait tout faire, elle va donc porter à la fois la précision comique, le malaise social et l’effondrement intime. Capable de passer d’un registre à l’autre avec une facilité déconcertante, Marie Druc s’impose de plus en plus comme une des plus grandes actrices de la scène romande.  

Parallèlement, cette équipée sauvage est donc dirigée par le flegmatique capitaine Claude Vuillemin qui, en vieil ours à qui on n’apprend pas à faire la grimace, a su tirer le meilleur de ses matelots en canalisant juste à propos leur énergie débordante.  

Fort de toutes ces bonnes fées penchées sur son berceau, le spectacle est ainsi une flamboyante réussite qui montre au grand jour la violence sociale, l’ambition blessée, les rapports de domination, la contamination du privé par le professionnel, les mots qui blessent, l’effondrement des civilités et comment tous ces êtres bien élevés peuvent se découvrir bêtes féroces.  

Stéphane Michaud 

Infos pratiques : 

Trois versions de la vie, de Yasmina Reza, aux Amis Musiquethéâtre, du 19 mai au 7 juin 2026. 

Mise en scène : Claude Vuillemin 

Avec Laurent Deshusses, Marie Druc, Sophie Lukasik et Nicolas Rossier 

https://lesamismusiquetheatre.ch/trois-versions-de-la-vie-de-yasmina-reza/  

Photos : © Anouk Schneider 

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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