Les réverbères : arts vivants

Explorer les Mondes des addictions

Scène Active annonçait une histoire qui parle d’amitié, de deuil, d’addictions, d’imposition des normes, d’acceptation de la différence, de consentement… Et la promesse est parfaitement tenue, avec un superbe travail de toute l’équipe pour un magnifique résultat qu’on a pu voir au Théâtre du Loup. 

Gaëysha (Delphine Zuber) est embêtée : elle qui s’assure du respect des règles et des frontières entre les mondes, fait face à une situation compliquée : des personnages ont été « poppé » dans des mondes qui ne sont pas le leur. Le problème ? Chacun-e perd son énergie vitale à force de ne pas être là d’où il/elle vient. Helian (Gaëtan Auer), le gardien du monde des fées, se retrouve aux enfers auprès du terrible Noct(Couss Concenco) ; Smeria (Lina Markar, Maya Mendoça/Yossra Rahai), démone aux pouvoirs de manipulation mentale, rejoint le monde aquatique ; tandis que Jumya (Jessica Räss), princesse de ce monde, et Rackam (Micaela Delgado Tipan), pirate au fort penchant pour le rhum, sont propulsé-es dans le monde des fées. Le déséquilibre est total. La cause de tout ce bazar ? La Déesse du Savoir et des Étoiles (Naira Marechal) a lancé un sortilège pour leur donner une leçon et les aider à régler certaines de leurs problématiques. Ainsi, l’alcoolisme, les blagues sur le sexe non consenties, la manipulation, mais aussi le sentiment de solitude au milieu d’une foule, sont abordées, comme bien d’autres, à travers ces personnages. Mais la Déesse a créé plus de chaos qu’autre chose. Et pour régler le tout, il faut envoyer Titiq (Bobylee Riboni, Tiago Mulphin), l’alien nomade, et Champignon (Oscar Bacchetta, Maly Eggel), un drôle d’être qui propose des joints à tout le monde, pour régler chaque situation. Car il n’y a qu’eux qui ne perdent pas leur énergie vitale et sont capables de voyager à travers les mondes. S’ensuit une aventure épique et magique, qui fait pourtant fortement écho à notre monde… 

Spectacle complet 

Encadré-es par une riche équipe, la quarantaine de jeunes qui composent la troupe de Scène Active a effectué un énorme travail pour proposer un spectacle véritablement complet. D’abord, il y a la dimension de l’histoire, avec une narration qui se tient, une exploration des différents mondes en guise de fil conducteur, et des personnages qui évoluent à travers leurs échanges, confrontations et éventuels conflits. Une véritable dramaturgie a été trouvée à cette histoire, qui permet de suivre les personnages, tout en s’interrogeant et en réfléchissant aux différentes thématiques abordées. Ce choix permet de tout aborder, en parlant à chacun-e, à travers des personnages hauts en couleur et bien affirmés. On pense à la sirène Courtney (Joyce Carter), qui en fait des caisses mais s’avère hilarante, persuadée de chanter à la perfection ; au travail sur la voix, pleine de réverbe, de la Déesse, qui lui donne une dimension plus mystique ; à Noct, seigneur des enfers qui oscille entre rap, côté terrifiant et dimension plus naïve ; ou encore à Rackam, ce pirate souvent un peu beauf. On évoquera aussi tout le travail sur la langue, avec ce dialecte surtitré des fées. Tout, dans la forme, contribue à nous faire entrer dans leur(s) univers. 

 

Par forme, on entend aussi tout ce qu’il y a autour de ce texte, à commencer par les magnifiques costumes : comment ne pas évoquer la queue de la sirène, les couleurs flashy des fées, ou encore l’énorme joint de Champignon… Les maquillages viennent compléter cela, avec un énorme travail dessus, à grand renfort de strass et paillettes notamment. Le jeu de lumières qui les accompagne permet aussi de bien identifier les mondes et la provenance de chacun des personnages. À cet égard, les décors, avec un nombre restreint d’éléments pour chaque monde – et de nombreux changements à vue – est un excellent choix, ne tombant jamais dans l’excès, juste ce qu’il faut. Il nous faut encore parler de la variation des formes : au-delà de cette histoire qui traverse le tout, il y a bien sûr du jeu théâtral, mais aussi de magnifiques moments chantés. Bien sûr, on ne peut pas ne pas évoquer le rap de Noct lors de son entrée en scène. Mais surtout, on est subjugué-e par la magnifique voix de Yossra Rahai, qui interprète deux chansons avec une voix magnifique. On ne peut que l’encourager à continuer dans cette voie, au vu de son talent ! 

Aborder des thématiques difficiles 

À travers ce projet, ces jeunes qui se sont retrouvé-es dans des situations compliquées, abordent ce qui les préoccupe : addictions, deuil, consentement, réponses à des normes qui ne leur conviennent pas toujours… Deux grandes difficultés se présentaient alors à elles et eux : aborder cela sans être moralisateur/trices, et parvenir à parler de tout de manière cohérente. Le pari, certes audacieux, est réussi avec brio. À aucun moment on ne sent jugé-e, pris-e à parti. Le fait est toutes et tous ont connu un parcours difficile, semé d’embûches, et savent donc ce que c’est que d’être jugé-e. C’est sans doute la clé de ce spectacle, qui le rend à la fois précieux et plein de bon sens : on perçoit certaines choses différemment, avec un regard neuf, un effort de suggestion sans donner de leçon. Et cela fait du bien. Car, au final, la seule qui prétendait tout savoir et donner des leçons est celle qui a semé le chaos… 

Qu’on ne s’y trompe pas : malgré les thématiques profondes et complexes abordées, Un chemin à travers les Mondes est aussi un spectacle plein d’humour, voire d’absurdité par moments. On sent poindre la personnalité de tou-tes celles et ceux qui ont participé et contribué au projet. Loin de donner l’impression d’un patchwork, d’un collage de différentes idées, la pièce présente une grande cohérence, et on se laisse embarquer par cette histoire. Une certaine fraîcheur, avec l’impression d’un spectacle comme on n’en a jamais vu – et comme on n’en reverra sans doute pas – se dégage également. Et vous savez quoi ? Cela fait beaucoup de bien ! Merci pour ce moment. 

Fabien Imhof 

Infos pratiques :  

Un chemin à travers les Mondes, une co-création de Scène Active, au Théâtre du Loup, du 21 au 23 mai 2026. 

Équipe de création, d’écriture et de jeu : Alexandre HELDNER, Alexandra NOVIKOVA, Aria REYES, Bobylee RIBONI, Charlie-Léa VARRIN, Couss Concenco SILVA, Delphine ZUBER, Deniz ONER, Diana MOUTOU, Evan HAMILTON, Florian ELEZI, Gaetan AUER, Hadi EL-AMINA, Hélèna CHAPATTE, Jessica RÄSS, John CALDERON, Joyce CARTER, Kenny NZUNGU, Leyla FLUCKIGER, Ligia DE OLIVEIRA, Lina MARKAR, Lindsay HUGUET FLORES, Lisa ZOTTARELLI, Lokeshaa KONATE, Maly EGGEL, Mathias Albert PURIZACA, Matteo BENVENUTO, Maya MENDONÇA, Mélissa FARINELLI, Micaela DELGADO TIPAN, Naïra MARECHAL, Nays HENRY, Oscar BACCHETTA, Premtim SULEJMANI, Sarah Mizyana GRINLING, Shanti WALSER, Sheyla SISI, Syria SASSI, Tiago MULPHIN, Yossra RAHAI, accompagné·e·x·s par les équipes artistique, sociale, culinaire et administrative de Scène Active, accueilli·e·x·s et soutenu·e·x·s avec générosité par toute l’équipe du Loup  

https://theatreduloup.ch/spectacle/scene-active/ 

https://sceneactive.ch/ 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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