Au cœur de la Métamorphose du quartier du PAV
Création in situ dans le quartier du PAV, le premier chapitre de Métamorphose mettra en scène P. et B. Un projet initié par le Théâtre du Loup et porté par le collectif CCC. Rencontre avec Mathias Brossard, metteur en scène du projet, et Mélina Martin, qui co-met en scène le parcours de P.
La Pépinière : Bonjour Mathias et Mélina, merci de nous accorder un peu de votre temps. Avec le collectif CCC, vous avez l’habitude de travailler régulièrement en extérieur, avec une grande distribution aussi. Cette fois, vous travaillez en collaboration avec le Loup, autour du quartier du Pav. Comment est né ce projet ?
Mathias Brossard : La nouvelle co-direction du Loup m’a fait cette proposition de m’associer à eux Loup sur trois saisons. Le travail que je faisais avec le collectif en extérieur les intéressait. Ils ont donc amené cette idée du quartier, en me laissant totalement carte blanche. Ce travail sur le PAV fait vraiment partie de leur projet d’inscrire le Loup dans ce quartier, qui en plus va être beaucoup transformé dans les décennies à venir. Cela les intéressait donc de collaborer avec des artistes qui, comme nous spécifiquement, travaillent in situ. À partir de là, j’ai inventé cette chose en me disant qu’on avait trois années, et qu’on pourrait faire différentes étapes d’un parcours. L’idée, c’est que chaque chapitre est visible indépendamment des autres, mais le chapitre 3 va agencer la forme totale. On crée deux portraits cette saison, puis deux portraits la saison prochaine, ce qui nous permet de découvrir à chaque fois deux personnages. Et puis, la dernière année, normalement, on va reprendre tous ces portraits. Mais par contre, ces quatre personnages, voire d’autres qu’ils auront croisés dans les fictions qu’on invente, vont avoir une histoire commune, vont se rencontrer. Et comme il s’agissait de travailler sur ce quartier en mutation et sur la ville – là où nous on a plutôt l’habitude d’être en pleine nature – les thématiques qu’on a décidé d’aborder sont venues assez naturellement et se sont dirigées sur la ville, comment la transformer et comment y vivre différemment.
La Pépinière : C’est donc un projet qui va se dérouler en trois temps avec des nouveaux personnages à chaque fois. Comment fait-on pour construire cela sur un si long terme ?
Mathias Brossard : Avec le collectif CCC, on a cette spécificité que, non seulement on joue et on présente des spectacles dehors, mais en plus on les travaille vraiment dehors. Donc là, on est, pendant quasiment deux mois, tous les jours dans le quartier autour du théâtre, dehors, au contact de ce quartier, de ses habitant-es, ses utilisateur/trices, ses sons… On a un petit plan établi qui est ces deux portraits, puis deux autres portraits, qui vont finalement tous se rencontrer, mais ça s’arrête à peu près là. Cette année on a défini ces deux thématiques, avec un personnage qui a un rapport au végétal, qui veut amener du végétal dans la ville ; et un autre qui, lui, voudrait s’introduire un peu partout, troubler la frontière entre les espaces publics et privés rentrer dans les bâtiments… Mais pour la suite, tout va dépendre des réflexions, des questions qu’on se sera posées sur la conception de ce chapitre 1, des conclusions qu’on va en tirer aussi. À chaque fois, il y a des commandes d’écriture, donc des sujets vont sûrement naître pour le chapitre 2. Et puis, il y aura en effet un gros travail d’écriture au moment du chapitre 3, où on va reprendre un peu toutes ces lignes de fiction qui auront été ouvertes les deux premières années, pour essayer de les faire se rejoindre. Cela reste donc volontairement assez ouvert dans la construction.

La Pépinière : Dans ce premier chapitre on va suivre P. et B., qui ont été écrits par Lara Khattabi et Loïc Le Manac’h et que tu co-mets en scène, respectivement avec Mélina Martin et avec Arnaud Huguenin. Comment sont-ils nés, et comment arriver à concilier ces deux histoires dans une déambulation ?
Mathias Brossard : Il y avait cette idée de convoquer le collectif CCC, qui, jusque-là, avait surtout été un collectif d’interprètes, des gens qui jouaient avec des grandes distributions. Là, on a voulu travailler, sur le jeu, avec des gens avec qui on n’avait jamais travaillé, qui sont Pierre Mifsud et Barbara Baker, et de convoquer les gens du collectif à d’autres postes. Il y a donc eu cette envie de faire de la co-mise en scène, et de demander à deux personnes du collectif qui avaient déjà un rapport à l’écriture, d’écrire pour nous. Les points de départ ont été deux romans français. Le premier s’appelle Ruines-de-Rome de Pierre Senges et raconte l’histoire d’un homme qui veut faire l’apocalypse végétale dans une ville. Cela a servi de point de départ à Lara, qui a tissé une autre fiction à partir de cela. Quant à Loïc, il s’est basé sur un roman qui s’appelle La conjuration, de Philippe Vasset. Il a fait une sorte d’adaptation, dans laquelle il mêle des extraits du texte de Vasset et des éléments qu’il a apportés en plus, pour nous amener dans une fiction. Évidemment, il y a des thématiques qui se rejoignent, mais, volontairement, on n’a pas trop cherché à ce que tout résonne. Pour le moment on veut avoir deux visions indépendantes. Finalement, cela résonne parce que les questions qu’on se pose, on peut se les poser à plein d’endroits. En tout cas, on ne leur a pas demandé d’échanger entre eux lors de la phase d’écriture.
La Pépinière : Métamorphose. Chapitre 1, ce sera donc un spectacle déambulatoire, hors-les-murs. Comment cela va-t-il se présenter, concrètement ?
Mélina Martin : Le public sera séparé en deux groupes : il voit d’abord un portrait, puis l’autre. Donc, les deux portraits se jouent deux fois de suite. En général, le public s’assoit à des endroits puis bouge, on ne sait pas encore combien de fois. Tout reste encore à créer. Pour l’instant, dans les répétitions qu’on a faites, on est toujours au même endroit, mais on sent qu’on va bientôt bouger. On ne sait pas si on va rester debout, si on ne va pas arrêter de bouger, ou si on va aller à un autre endroit pour s’asseoir. Tout cela est encore en construction.
Mathias Brossard : A priori, ce ne sera pas une immense déambulation : on ne fera pas des kilomètres et des kilomètres. Dans ce qui s’est dessiné jusqu’ici, on est plutôt sur quelques déplacements. Ce qui est agréable dans le in situ, c’est que, contrairement au théâtre, où on ferait un changement de décor, de scénographie ou de lumière, nous, on se déplace. Durant les répétitions, on a vraiment des moments où on est dans le quartier et on cherche le décor de la suite de l’histoire. Quand, dans la fiction, dans le jeu, on sent la nécessité d’aller ailleurs, on le fait, on se déplace d’un coup.

La Pépinière : Métamorphose, ça s’apparente donc à une sorte d’épopée, qui va rencontrer aussi toutes les mutations, réelles et imaginaires, du PAV. Comment développez-vous développez cette collaboration avec le Théâtre du Loup et quels enjeux voyez-vous se développer sur ces trois chapitres?
Mathias Brossard : On est quand même très libre. Ils m’ont vraiment laissé une sorte de carte blanche. C’est un allié, comme quand on fait d’autres créations. Notamment, les créations hors-les-murs impliquent beaucoup de demandes d’autorisation, d’accéder à des lieux, de passer dans telle rue, de trouver comment faire certaines choses. Le Théâtre du Loup nous sert beaucoup de relais, d’autant plus que, en l’occurrence, cette nouvelle direction a déjà tissé des liens avec des lieux alentour. Pour ce premier chapitre, on a décidé d’être vraiment dans une proximité réduite par rapport au Théâtre du Loup. L’idée du deuxième chapitre serait de s’éloigner davantage dans le PAV. Donc peut-être que, là, le Loup connaîtra moins. Mais, comme ici on reste dans le voisinage proche, les liens qu’ils ont déjà tissés nous ont beaucoup aidé-es. Et en ce qui concerne les thématiques, elles sont diverses. À partir de fictions, on s’interroge sur d’autres manières possibles d’habiter une ville, de la transformer, mais pas forcément dans le sens des transformations urbanistiques habituelles. Il faut aussi dire que c’est un projet qui flirte un peu avec la science-fiction, où on fabule des futurs dont on ne sait pas s’ils sont même réalisables. Par exemple, P., le personnage de Pierre Mifsud, a une vision où il se dit qu’il pourrait peut-être fusionner avec la matière elle-même, avec les murs, plutôt que d’entrer simplement dans les bâtiments.
Mélina Martin : Ce sont avant tout des portraits. On assiste donc vraiment à la relation de deux personnages et leur propre délire, en lien avec la ville.
Mathias Brossard : Pour le moment, c’est leur vision de quelque chose, qu’ils nous présentent : leur passion, la manière dont ils voient les choses. Et peut-être que dans le futur, on verra comment c’est mis en question, comment les choses se relient, comment peut-être elles vont dans le même sens. Mais là, volontairement, on ne sait pas exactement forcément quels sont les liens entre P et B.
La Pépinière : Il y a donc cette volonté aussi d’avoir un personnage à la fois, et pas encore un tout complet ?
Mathias Brossard : Exactement. Tout d’un coup, et c’est une nouveauté aussi pour le collectif, il y avait cette curiosité – et bien que les textes ne soient pas complètement des monologues – d’avoir un personnage, seul ou presque, dans la rue et les espaces publics, qui nous partagent quelque chose. C’était une envie de faire différemment que d’autres spectacles qu’on a pu faire jusque-là. À part Perchée, où il n’y avait que quatre personnages, les pièces que j’ai faites avant étaient très chorales, avec une grande pluralité de personnages. Sur ces deux premiers chapitres en tout cas, il y avait l’idée de revenir sur quelque chose de plus petit, pour voir aussi ce que c’est, ce que ça fait. Ce qui nous a aussi amené à avoir beaucoup de monde, c’est aussi que, dans les espaces publics, c’est immense en fait, et qu’il y a de profondeurs de champ. Certes, j’ai le goût pour les grandes distributions, mais le premier geste était aussi de se dire que pour habiter, pour peupler tout cela il faut du monde. Dans Métamorphose, c’est intéressant de voir ce que ça fait d’avoir seulement une personne face à la grandeur de la ville.

La Pépinière : Qu’est-ce que cela changé dans la manière de travailler avec un-e seul-e comédien-ne à la fois, plutôt qu’avec une grande distribution ?
Mathias Brossard : C’est une autre dynamique. En plus, là on est en co-mise en scène, donc on se retrouve, étonnamment plus à l’extérieur que la personne qui joue, surtout quand on rajoute la costumière, le régisseur général, etc, alors qu’on a l’habitude de l’inverse. Il y a beaucoup de choses qui changent, parce qu’il n’y a pas simplement le fait de n’avoir qu’une seule personne, mais il y a aussi le fait que c’est la première fois qu’on fait des commandes d’écriture. Ce sont donc des textes dont on est à l’origine, mais qu’on modifie aussi sur le lieu. Il y a aussi le fait qu’on travaille avec des acteur/trices, avec qui on n’avait jamais travaillé dans ce cadre-là, in situ, qui sont aussi des acteur/trices plus âgé-es, qui ont aussi une expérience, une vision, une manière de faire qu’iels amènent avec elleux. Ce qui est super ! Nous, à force de travailler ensemble, on a un langage commun, des habitudes avec le collectif, sur cet extérieur. Là, on les partage avec des gens qui ont d’autres manières de faire, qui amènent aussi leur propre vision. J’ai l’impression aussi qu’on est beaucoup plus sur le texte aussi. Quand il y a beaucoup de répliques, on est sur des actions, de la dynamique, et là, tout d’un coup, on raconte quelque chose donc. En plus, comme c’est de la commande et qu’on fait sur le lieu, on est beaucoup plus à tricoter dans le texte, à trouver aussi ce que ça veut dire pour la personne, de raconter telle ou telle chose.
Mélina Martin : Pour moi c’est très différent, parce que d’habitude je joue. Ce qui change, du fait du monologue et de la commande, c’est que j’ai l’impression que, avec le collectif, il y a beaucoup ce travail de la sous-fiction sur lequel on s’appuie beaucoup. Il y a la fiction, donc le texte, et puis la sous-fiction commune aux acteur/trices, avec ses différents niveaux. Peut-être ça vient du fait qu’il n’y a pas le groupe et qu’il n’y a pas toute la pièce, mais là on travaille moins sur cela. Donc, la dramaturgie et les enjeux diffèrent.
Mathias Brossard : Par exemple, quand on a fait Platonov, on avait vraiment la fiction, donc le Platonov de Tchekhov ; et la sous-fiction c’était le fait que c’était un groupe de comédien-nes qui veulent monter ce projet, mais dans lequel on a distribué des rôles. Il y a des relations entre elleux qui sont claires pour nous, pas forcément pour le public, mais qui, pour les acteur/trices, donnent des enjeux et amènent une manière particulière de jouer certaines scènes.
La Pépinière : Merci beaucoup ! On se réjouit de vous retrouver dans les rues du PAV pour découvrir ce premier chapitre de la Métamorphose.
Propos recueillis par Fabien Imhof
Infos pratiques :
Métamorphose – Chapitre 1 : P. et B., de La Filiale Fantôme – Collectif CCC, du 30 mai au 13 juin 2026, création in situ dans le quartier du PAV, soutenue par le Théâtre du Loup.
Textes :
– B. de Lara Khattabi
– Loïc Le Manac’h, librement inspiré de La Conjuration de Philippe Vasset
Co-mises en scène : Mathias Brossard, Mélina Martin et Arnaud Huguenin
Avec Barbara Baker et Pierre Mifsud
https://theatreduloup.ch/spectacle/metamorphose-chapitre-1-p-et-b/
Photos : ©Arnaud Huguenin
