Athènes avant Rome, avant Jérusalem

À la recherche de l’équilibre du monde – Elektra de Hugo von Hofmannsthal, d’après Sophocle, un spectacle qui était à voir jusqu’au 3 avril 2022

Sur la scène des Grottes, c’est un univers qui s’éloigne d’un théâtre à l’italienne qui s’offre aux spectateurs. Sous le manteau d’arlequin se présente une conception scénique qui laisse une large place à la lumière, aux ombres qui s’unifient ainsi avec les personnages. La construction constituée de larges panneaux, offre par sa dynamique perpendiculaire une grande profondeur malgré une ressource spatiale restreinte. Créée par Marie-Camille Courvoisier, telle qu’elle se présente, sous l’influence d’Adolphe Appia (architecte et scénographe suisse – 1862 – 1928 ) la scène devient propice aux grands classiques du théâtre : Lorenzaccio, Hamlet, Antigone, Elektra.

La vengeance est la source vive des tragédies grecques, car les hommes se croyant tels des dieux, ils agissent en leur nom.

Elektra était absente de Mycènes quand son père revient de la guerre de Troie. Agamemnon est assassiné par Égisthe, amant de Clytemnestre, mère d’Elektra. Dès lors, Elektra n’aura de cesse de venger son père. La vengeance est une passion démocratique qui puise dans l’imaginaire de l’offensé de quoi satisfaire, loin de la loi du talion, par déviance, une soif destructrice inextinguible. Celle d’Elektra devient dès lors hors de raison et terriblement meurtrière en projetant d’égorger sans distinction : amant, mère, serviteurs, chevaux et chiens. Elektra vit, dort, respire par sa rage ; elle n’a quelle en bouche et inonde tous ceux qui passent à sa portée par cette logorrhée vengeresse. Oreste, son frère revenu d’un arrière monde n’est pas en reste sur le projet. Il rétablit les choses en tuant sa mère Clytemnestre et Egistre son amant. Ainsi le monde, le cosmos selon les Grecs, se rééquilibre.

La forte intensité de la mise en scène d’Alexandre Païta tient totalement compte de cette cosmogonie vue par les Grecs. Pour les antiques, le cosmos se présentait comme un tout, en parfaite harmonie et chacun en y tenant sa place participait au grand équilibre. Le metteur en scène en choisissant de recouvrir la scène de terre, celle-ci devient dès lors le symbole du tout en rappelant la déesse Gaïa. Pour les Grecs, la vengeance n’est pas l’opposé de la punition, loin de là. Qu’elle qu’en soit sa démesure, elle participe encore une fois au rééquilibre des choses. Un monde bien avant la justice de Rome, car tel était la loi des dieux, du Cosmos et non celle des hommes.

Pour porter cette soif issue de la mythologie, Morgane Lerena Lopez, toute de gris sombre sanglée offre sa voix et son jeu au personnage d’Elektra, telle Maria Casares sous le regard de Jean Vilar. Un jeu puissant dans un vaste espace qui accueille tour à tour les autres personnages. Toujours présente en de multiples variations, cette jeune comédienne porte le spectacle. Ainsi va son rôle, ce qui ne serai qu’un emploi, ainsi va de son jeu sur scène ce qui est un don tant elle passe d’un état à un autre avec virtuosité.

Alexandre Païta dont on connaît la profondeur de ses ressentis à propos des grands textes dirige ses comédiens et comédiennes en leur demandant de suivre l’énergie inépuisable de la vengeance ; soit pour accompagner Elektra, soit pour essayer d’arracher cette dernière à son acharnement. Mais qui a tort, qui a raison ? Celle qui tente de retrouver l’équilibre universel en se prenant pour un dieu ou ceux qui prônent l’oubli, le pardon en abandonnant l’équilibre salvateur ? Un monde bien avant le dieu de Jérusalem. Toute l’ambiguïté de cette pièce très bien portée est là.

Par la voix de sa sœur Chrysothémis, (Nuria Chollet – à noter la belle discrétion de son jeu) qui propose un chemin qui serai supérieur au droit… Par la voix de sa mère (Pat LaGadji – imposante de retenue) qui menace l’équilibre de la société par son crime, le public est amené à savoir si la désobéissance aux lois est un acte citoyen.

« Telle est la loi! Telle est la loi ! écrivait H.C. Wells dans son roman : L’île du Docteur Moreau.

S’en remettre à la loi en renonçant à une part de liberté, c’est se décharger du poids de cette dernière en invoquant une nécessité, une obligation morale ou une légitimité. Elecktra possédait les trois et pourtant, elle n’est pas allée jusqu’au crime. Même libre, n’obéit pas à la loi qui veut.

Comme dans Antigone, cette question du respect ou non des lois, de la loi, qu’elle soit des dieux, de Dieu ou des hommes est au cœur de ce puissant spectacle.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

 Elektra, de Hugo von Hofmannsthal, au Théâtre des Grottes, du 26 mars 3 avril 2022

Mise en scène : Alexande Païta

Avec Morgane Lerena Lopez, Pat Lagadji, Nuria Chollet, Antonio Gomez, Magali Danemark, Camille Courvoisier, Bruno Galati, Alberto Defferrard

Photos : © David Jimenez

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

Une réflexion sur “Athènes avant Rome, avant Jérusalem

  • 9 avril 2022 à 0h27
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    Bravo encore aux acteurs/actrices pour cette très belle prestation d’Elektra!!
    Et surtout aux 3 rôles féminins principaux:
    sobriété, profondeur et authenticité…
    Admirable travail d’acteurs!!
    Merci Alexandre!!🥰

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