Au POCHE/GVE, on pousse le boulevard à l’extrême

Pour sa saison (Re)cycle, le POCHE/GVE reprend d’anciens succès historiques. Troisième boulevard de la saison, voici Edmée revisitée par la plume d’Antoinette Rychner, avec les codes du vaudeville, façon 2023 !

Avec plus de 350 représentations, Edmée est la pièce la plus jouée dans les années 50 au Théâtre de Poche. À l’occasion du 75ème anniversaire, Antoinette Rychner retravaille le texte d’origine : si elle n’a presque rien touché aux deux premiers actes, se contentant de les agrémenter de quelques anachronismes et décalage avec notre époque, elle a en revanche  choisi de réécrire entièrement l’acte 3. Mais que se passe-t-il alors, dans ce décor typiquement suisse ? Edmée (Jeanne De Mont) est mariée à Léon (Valeria Bertolotto), un paysan qui attend l’héritage de sa tante Léontine (Aurélien Gschwind). Si l’épouse ne cache pas qu’elle ne lui est liée que pour cette raison, elle le trompe à tout-va, notamment avec Miroslav, le saisonnier polonais (Léonard Bertholet). Mais alors que Léontine refuse de mourir, une dispute entre le mari et l’ouvrier éclate, offrant de nouvelles perspectives à Edmée. Mais attention aux morts qui ne le sont pas vraiment et qui ressortent des placards…

Tous les codes du boulevard, ou presque…

Edmée, écrite par Pierre-Aristide Bréal, un dentiste qui n’a pas connu d’autre succès, est annoncé comme une pièce de boulevard. À ceci près qu’elle ne prend pas place dans un appartement bourgeois, mais bien dans le chalet d’un paysan suisse ! À voir le décor, il n’y a aucun doute : Cervin en fond de scène, rideau rouge à croix blanche, calendrier indiquant la date du 1er août, armes et hache accrochées aux murs. Un peu stéréotypé, vous avez dit ? Et quand les personnages entrent tour à tour sur la mélodie du cantique, aucun doute n’est permis ! Du théâtre de boulevard, on retrouve par contre les quiproquos et autres imbroglios causés par les adultères des protagonistes. Pourtant, il y a quelque chose de l’ordre du fantastique : les morts ne veulent pas mourir, qu’on les empoisonne, leur tire une balle dans la tête ou leur assène un coup de hache… La mécanique diffère ainsi quelque peu de ce qu’on a l’habitude de voir, mais le comique de répétition, de plus en plus grotesque, est bien présent, pour le plus grand plaisir du public.

Et un bon vaudeville n’en serait pas un sans un certain surjeu de la part des acteur·ice·s. Ici, la troupe s’en donne à cœur joie, et cela fonctionne ! Aurélien Gschwind nous fait mourir de rire en inspecteur de police à l’accent valaisan inconstant, avec son ton se voulant dramatique et ses lunettes à la Horacio Caine – le fameux inspecteur des Experts : Miami, tandis que Valeria Bertolotto exagère tellement son personnage de paysan bourru qu’on ne comprend pas un traître mot à ses premières répliques ! Quant à Jeanne De Mont, elle campe parfaitement une Edmée soi-disant ingénue, qui contraste avec sa réputation, sa poitrine surdimensionnée façon bimbo siliconée et ses vêtements tout jaunes, symboles de la trahison et de l’adultère. Tiens tiens…

Pousser le vice à l’extrême

Dans ce spectacle, tout va trop loin ! Pour preuve ce troisième acte complètement fou où tout s’enchaîne à un rythme effréné, 75 ans après les deux premiers actes. La situation se répète, avec celle qui détient l’argent qui refuse de mourir, les futurs héritiers qui manigancent les pires plans pour s’en débarrasser… mais tout est poussé à l’extrême, faisant même intervenir une drôle d’insémination artificielle qui donnera enfin une explication à l’étrange bête à cornes présente au début de chaque acte. Car sa signification, à cette bête, est bien plus profonde que celle de l’évocation du cocu et ses cornes… Et si le retour des morts, dans les deux premiers actes, pouvait avoir un semblant d’explication rationnelle, il n’en est plus rien dans cette dernière partie, qui pousse tout à son paroxysme. Bascule-t-on pour autant dans la parodie ? À chacun·e de se faire sa propre opinion.

Enfin, pour ajouter encore aux clichés et codes du boulevard, il nous faut encore citer l’ambiance sonore. À l’aide de petites télécommandes suspendues çà et là, les personnages lancent des sons qui ajoutent du comique à des situations qui n’en manquent : bêlement de mouton chaque fois qu’on souligne la bêtise de quelqu’un, pets sonores à chaque déplacement de la tante… mais aussi musiques exagérément dramatiques, angoissantes ou mélancoliques pour bien en rajouter. Si je suis habituellement peu friand du théâtre de boulevard et de tout ce qu’il implique, je dois bien reconnaître qu’ici tout fonctionne dans le trop-plein, pour un résultat qui détonne !

Edmée : une pièce que l’on pourrait qualifier d’apologie de l’excès.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Edmée, d’Antoinette Rychner, d’après le texte original de Pierre-Aristide Bréal, du 16 janvier au 5 février 2023 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Florence Minder et Julien Jaillot

Avec Léonard Bertholet, Valeria Bertolotto, Jeanne De Mont et Aurélien Gschwind

https://poche—gve.ch/spectacle/edmee

Photos : © Mélanie Groley

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *