Au TMG, les chats (n’)iront (pas) tous au paradis

La nuit, tous les chats sont gris – et ce n’est pas la Cie Mokett qui va contredire le proverbe. Dans Le paradis des chats, quatre histoires d’Émile Zola s’entremêlent dans une satire sociale toute en nuances de gris. Des bons sentiments en prennent pour leur grade… miaou !

En 1870, Zola publie un recueil intitulé Nouveaux Contes à Ninon. Parmi ces contes de jeunesse, la Cie Mokett en choisit quatre, qui portent déjà la patte du romancier naturaliste, tant la nature humaine y est disséquée avec minutie : « Le chômage », « Le paradis des chats », « Le jeûne » et « Les épaules de la duchesse ».

Quatre contes, une pièce

Sur scène, une grosse malle. Autour, trois silhouettes jouent aux cartes : deux hommes (Antoine Courvoisier et Angelo Dell’Aquila) et une femme (Delphine Barut). Soudain, un bruit les arrête… là… ça remue et ça miaule dans le coffre ! De la malle désormais dépliée sortent des boîtes plus petites. Comme des plots de construction qui s’emboîtent, elles construisent peu à peu le décor d’une usine – de celles qui évoquent la Révolution industrielle ou Les Temps modernes de Chaplin. Elles se transformeront plus tard en ruelles mal famées, en église, en salon cossu…

Le premier personnage se faufile dans la manche d’Antoine Courvoisier. C’est une souris : Rémi, l’ouvrier. Avec d’autres souris, il trime dur à l’usine. Mais un jour, tout s’arrête : c’est « Le chômage », Rémi est renvoyé chez lui. Son histoire est celle d’une vie rendue précaire par la marche inexorable du déclassement social : chômage, pauvreté, famine. Pas question de danser, pour les souris… d’autant que le chat est là. Il s’appelle Grisouille, c’est un gros patapouf que sa maîtresse cajole. Couché sur son coussin, il se régale de viande fraîche. Hélas, il s’ennuie ! Le voici sur les toits. Un matou de gouttière l’initie aux plaisirs de la rue ; le conte de Grisouille prend alors une petite teinte façon Aristochats. Tandis que les chats font les poubelles, la petite baronne (une blanche colombe) se complait à l’église. Elle rêve, envoûtée par la voix du vicaire, un pélican au cou démesuré et au gossier sans fond. Pendant qu’il vante les bienfaits du jeûne, la petite baronne rêve langoureusement : et si elle l’invitait à dîner ? De la ferveur religieuse à l’érotisme, il n’y a qu’un pas… que franchit sans hésiter la duchesse, une hermine façon femme fatale. Son arme la plus redoutable, ce sont ses blanches épaules – voilà qui fait tourner les galants, sans parler des politiciens ! Opportuniste, elle tire son épingle du jeu et quand les remords des riches la taraudent, s’en sort d’une pirouette. Les pauvres n’ont qu’à rester pauvres, non ?

Ça tire sur la satire

Si on rit beaucoup, dans Le paradis des chats, c’est parce que la Cie Mokett saisit toute la verve satirique de Zola, en entrecroisant des contes qui n’ont (presque) pas pris une ride. Tout au long de la pièce, on est mis en présence d’une caricature qui nous semble, de manière bien dérangeante, familière. Le chat Grisouille représente celles et ceux qui préfèrent leur confort à leurs convictions ; le vicaire-pélican devient le parangon des hypocrites ; la duchesse est la personnification de l’égoïsme qui s’achète une tranquillité d’esprit avec des bonnes actions dérisoires… Hé ! Monsieur Zola ne parlerait-il pas de nous, au fond ? Il semblerait bien. Pour peu qu’on extraie ces contes de leur gangue très XIXe siècle (le décor industrieux, la ferveur chrétienne, les imbroglios entre politique et noblesse…), on retrouve des travers très contemporains : la duchesse est-elle si différente de nous, qui soutenons des ONG en donnant quelques sous, qui mettons des like sur des photos ou des vidéos qui nous indignent… mais qui ne voulons pas voir les problèmes trop proches de chez nous ? Ne ressemblons-nous pas à Grisouille, lorsque nous préférons le confort de nos voitures et de nos maisons bien chauffées, sans voir ce que notre comportement peut avoir de mortifère ? On rit jaune, car on rit de nous-mêmes.

Mais de tous, c’est peut-être le conte de Rémi qui fait le plus réfléchir. Ce conte sans espoir n’a rien gardé des fées ; on n’y trouve ni baguette magique, ni poule aux œufs d’or. Il n’en constitue pas moins l’ossature de la pièce. La raison en est simple : Rémi et sa famille (sa femme, sa toute petite fille, une minuscule souris au museau interrogatif) représentent le contrepoint de la richesse évoquée dans les trois autres récits. Pour que Grisouille, le vicaire, la baronne et la duchesse puissent jouir de leur prospérité, il faut qu’il y ait des Rémi. Rémi, c’est la figure de l’autre – le chômeur, le pauvre, le migrant, le SDF, le réfugié… celui qu’on n’a pas vraiment envie de voir mais qui est quand même là. Celui qui aimerait juste exister et qui n’a pas de réponse quand sa fille demande, au terme de la pièce : « Pourquoi on a faim ? »

D’animaux en marionnettes

La grande force du Paradis des chats, c’est évidemment d’aborder cette critique sociale, politique et économique par le biais de la satire, sans larmoiement ni moralisme. À nous de nous faire notre opinion. La Cie Mokett va encore plus loin : en transposant les contes de Zola dans un univers animalier, elle exploite l’immense potentiel des marionnettes tout en tirant les histoires du côté de la fable. Cette approche rappelle celle de La Fontaine, qui aimait brocarder les humains en donnant à ses protagonistes le trait des bêtes – on se souviendra, par exemple, du flatteur Maître Renard et du narcissique Corbeau… De même, il y a dans l’histoire de Grisouille et du matou de gouttière quelque chose de la fable Le Rat des villes et le rat des champs. Ouvrant en grand la porte de nos imaginaires, les animaux créent paradoxalement une plus grande empathie : on s’identifie à eux, peut-être bien plus qu’on ne le ferait avec des protagonistes humains.

Transformer ces contes sociaux en fables animalières permet en outre de mettre en place un jeu d’échelle opérant à deux niveaux. Au niveau concret, puisque les différentes marionnettes suggèrent une perspective spatiale. Ainsi en est-il du chat Grisouille (qui ressemble à un gros coussin rembourré) et de son efflanqué acolyte de gouttière : à taille réelle lorsqu’ils devisent ensemble, ils deviennent bientôt minuscules… et s’enfuient sur les toits. Entre plans larges et plans rapprochés, c’est mieux qu’au cinéma ! Le procédé n’est pas sans rappeler certaines scènes impressionnantes de L’Appel sauvage, également joué cette saison au TMG. Quant au second niveau de jeu d’échelle, il brouille cette fois-ci la limite entre corps de la marionnette et corps des marionnettistes. Les marionnettes portées, tout particulièrement, contaminent leurs partenaires de jeu humains : c’est par exemple le cas avec l’hermine-duchesse qui, d’abord présentée comme un animal à part entière, devient peu à peu une étole qui s’enroule autour des épaules de Delphine Barut… C’est aussi le cas avec le chat de gouttière, incarné par Angelo Dell’Aquilla : si le comédien-marionnettiste lui prête sa voix chantante, il emprunte à sa marionnette la démarche chaloupée. Mais le climax de ce second jeu d’échelle est sans doute la scène à l’église : les marionnettes-angelots figurant le frontispice de l’église s’accrochent au col d’Antoine et d’Angelo, tandis que Delphine fait voler la colombe-baronne autour du gigantesque pélican-vicaire… Qui est marionnette, qui est marionnettiste, dans cette scène qui fleure bon l’anticléricalisme ? Le savoir n’est peut-être pas si important.

Après tout, c’est ça, la magie du théâtre.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le paradis des chats, d’après Les Nouveaux Contes à Ninon d’Émile Zola, du 27 avril au 8 mai 2022 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Mise en scène : Delphine Barut

Avec Delphine Barut, Antoine Courvoisier et Angelo Dell’Aquila

Photos : © Carole Parodi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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