L’Appel sauvage : quand le Nord hurle…

Le froid, la neige, les grandes étendues et le hurlement des loups… du 14 au 30 janvier 2022, le TMG se transforme pour vous accompagner dans un périple haletant dans le Grand Nord américain. En compagnie de Buck, le héros canin de Jack London, répondez à L’Appel sauvage dans une mise en scène d’Isabelle Matter.

« Buck ne lisait pas les journaux, sinon il aurait su que cela risquait de barder, pas seulement pour lui, mais pour tous les chiens de la côte, à forte musculature et à longs poils chauds, du détroit de Puget à San Diego. » Voici comment débute L’Appel sauvage (aussi connu sous le nom de L’Appel de la forêt), bref roman de Jack London publié en 1903. Chien robuste et enthousiaste, Buck coule des jours paisibles en Californie, sur la propriété du juge Miller. Une vie de rêve… qui bascule soudain, lorsque les humains (les Sapiens, comme dit Buck) découvrent de l’or dans le nord du pays. Ni une, ni deux, Buck se retrouve vendu, embarqué dans un train, puis un bateau. Direction les contrées sauvages !

Là, Buck découvre la neige… mais aussi la « loi du gourdin et des crocs » : celle des chercheurs d’or, sans pitié pour les chiens désobéissants. Celle de l’attelage qu’il intègre, dominé par le chef de meute – Spitz. Entre lui et Buck, la guerre est déclarée. Pourtant, sur la longue route qui doit mener son traineau là où les Sapiens cherche le métal jaune, Buck va peu à peu se faire à cette nouvelle vie. Il va perdre son verni de domestication, retrouver des instincts enfouis. La nuit, il rêve qu’il court avec les huskies, ces êtres qu’on dit nés des amours d’un loup avec la lune…

Hurler avec la meute

L’Appel sauvage est un dépaysement. Ce n’est pas seulement Buck qui voyage ; c’est le public, captivé, qui se laisse entraîner avec lui, au gré de ses découvertes, ses peurs, ses espoirs. L’adaptation d’Isabelle Matter y est pour beaucoup – par la place qu’elle laisse au texte, tout d’abord : la narration à la troisième personne, qu’adoptait Jack London en 1903, est abandonnée au profit d’une narration en « je ». Buck raconte ; nous vivons l’aventure à travers ses yeux. Porté par un élan zoopoétique, un véritable penser-chien se construit au fur et à mesure que les sens de Buck (l’odorat, par exemple) et sa compréhension particulière du monde (ainsi, l’or est systématiquement nommé « le métal jaune ») s’entremêlent. Progressivement, nous devenons, nous aussi, chiens – nous devenons sauvages. Deux ans avant le succès de Croc-Blanc, London s’intéressait déjà à la vision animale du réel.

Sur scène, ce passage du civilisé au sauvage ne tient pas uniquement à la grande présence du texte. Elle est tout autant tangible à travers les différentes marionnettes utilisées, animées avec énergie par Joël Hefti, Fanny Pélichet et Diego Todeschini. L’incipit de la pièce met en effet en scène Buck, chien domestique dans un salon bourgeois de la fin du XIXe siècle. Il est alors incarné par une marionnette à fils… un choix pas du tout anodin, comme le laisse entendre le livret de salle :

« Dans notre adaptation de L’Appel sauvage, nous faisons au début appel à des marionnettes à fils, qui représentent les chiens domestiques. Ce sont de belles et grandes marionnettes, toutes policées et “bien portantes”. Lorsque Buck va partir dans le Grand Nord, nous jouons sur des tailles différentes et surtout sur le type de manipulation. » (extrait de l’entretien avec Isabelle Matter)

Ainsi, dans le Grand Nord, Buck et ses compagnons de meute deviendront des marionnettes de table un peu hybrides. La tête et les pattes avant sont animées par les marionnettistes. La croupe et les pattes arrière, quant à elles, sont inexistantes : c’est le corps du ou de la marionnettiste qui les incarne. Cette stratégie, si elle permet une grande mobilité aux chiens de traineau (qui se lancent, à plusieurs reprises, dans des combats sanglants pour la dominance, dans des ralentis dignes des meilleurs films d’action hollywoodiens !), rappelle également qu’en chaque humain·e sommeille aussi une part sauvage…

Tout autant, les changements incessants du récit et de la scénographie nous sortent du cadre initial, bourgeois et civilisé. En traversant le Grand Nord, Buck dit les distances géographiques infinies, les montagnes qui étirent leurs sommets, les forêts à perte de vue. Sur la scène, son traineau devient alors minuscule, comme ces trains-maquettes qui réduisent le réel. On survole l’attelage, on voit défiler la forêt. Puis, le campement se dresse – et la nuit tombe. Se déploie alors tout le réseau symbolique du texte et de la pièce : car ce que vit Buck (ce que nous vivons, nous, à travers lui) est surtout une transformation intérieure. C’est ce cheminement intrinsèque, qui le pousse à aller à sa propre et intime rencontre, qui compte. Lorsque Buck le comprend, il hurle – hurle avec la meute, sous l’aurore boréale.

Et nous (petit·e·s et grand·e·s), en écho, nous hurlons avec lui.

Magali Bossi

Infos pratiques :

L’Appel sauvage de Jack London (adapté par Isabelle Matter), au Théâtre des Marionnettes de Genève du 14 au 30 janvier 2022.

Mise en scène : Isabelle Matter

Avec Joël Hefti, Fanny Pélichet et Diego Todeschini

Photos : © Carole Parodi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.