Bach sur Mars

Festival Cataclysme Piano, saison 3, un samedi, un apéro et un plat, c’était du 2 au 5 septembre au Théâtre du Galpon, pour une soirée différente à chaque fois.

Ainsi que le disait Guitry dans le film Le roman d’un tricheur et pour le paraphraser : « Qui n’a pas vu plus de vingt-cinq pianos à la fois, ne peut pas se faire une idée de ce que plus de vingt-cinq pianos font. » Toutes les noblesses de ces instruments réunies, c’est impressionnant. C’est un peu de l’ancien régime qui s’impose, une dose de Versailles musical que le Théâtre du Galpon, en « Comité de salut public » va décomposer en un cataclysme révolutionnaire.

Ici, on retrouve une vieille connaissance, le fameux piano cocktail reconstitué, issu d’un roman d’un trompettiste qui avait déjà trouvé sa place au MAH lors d’une nuit des musées. On croise un autre piano tout de chocolat et encore un autre qui sert de grill. Instruments détournés, humour assuré et gourmandise en perspective.

Kinetik-piano, Le Suicide du Piano et Echorda sont les trois mises en bouche jouées et offertes dans la salle de répétition ce samedi. Derrière un écran de tulle blanc Kinetik-piano (G. Rault et F. Guillermin) offre un léger humour en insérant un sympathique chat vert dans une sculpture mouvante accompagnée de sons plus ou moins pianistiques. Une projection vidéo se superpose à l’ensemble avec une animation de marteau à piano, à l’image des productions tchèques d’autrefois. Dix minutes de spectacle qui oscillent entre marionnette et technologie sans que l’un ne serve vraiment l’autre.

Le Suicide du Piano utilise aussi un écran qui propose dans un film noir blanc à fort grain tourné en 8mm, la montée à l’étage de l’instrument. Rude effort s’il en est, soutenu par une armée d’hommes souriants qui arrivés au dernier étage, poussent l’instrument dans le vide. Des images commentées par le guitariste Povitch, qui en notes grinçantes et amusette musicale et enfantine accompagne ce qu’il faut bien nommer un lynchage de piano sous les applaudissements de la foule – une sorte de « carnaval moche » en projection. Pas d’harmonie, pas de notes, seules des émotions portées par des sons soutiennent les images.

Plus complexe : Echorda (Florent Naudin, Pol, Goodbye Ivan). « Un robot percussionniste qui joue sur piano droit suspendu dans les airs », dit le dépliant. L’idée de placer une mécanique simple ou sophistiquée entre l’instrument et l’homme n’est pas nouvelle. Le Limonaire en est l’exemple cardinal. Une installation somme toute classique dont l’intérêt est qu’elle s’installe dans la perspective d’un cataclysme possible : la montée en puissance des machines et des intelligences qu’elles produisent et produiront.

Dans la grande salle encore une fois impressionnante par le nombre de pianos, Wolfgang Heisig présente les Études de Nancarrow. Pour un non-initié, cela sonne tel un concert à la Salle Pleyel, l’instrument à queue tout de noir verni pourrait le confirmer. Il en sera tout autre. L’homme se présente devant une machine qui elle-même conduit l’instrument. Par le truchement de trou comme un orgue de barbarie, les notes du piano sont commandées par pneumatique. Le geste consiste à placer un long ruban de papier, tel un programme, qui se déroule mû par la force humaine qui pédale pour actionner le tout. Simple, mais pas simpliste. Car un tel procédé permet d’utiliser les performances de l’instrument bien au-delà des limites humaines. Temps mécanique, musiques impressionnantes, complexité et rythmes sans pareil.

Ces deux spectacles – Echorda et Nacarrow – placés dans la perspective de la machine entre l’homme et l’instrument ne sont qu’une étape vers une sophistication technologique plus forte encore. Car à ce jour, l’intelligence artificielle compose, arrange et prends des libertés. Les machines peuvent être créatives en poussant plus loin les limites humaines et si l’on associe à cette idée la performance des robots de Boston Dynamic’s, il n’y a qu’un pas pour imaginer que les spectacles proposés ce jour au Galpon pourront être interprétés demain par des machines sans aucun problème, si ce n’est financier. C’est sûrement une part de ce cataclysme que propose intelligemment la salle du Quai des Péniches.

On pourrait se demander quelle est la place de l’homme dans cette aventure. La technologie compose seul, elle joue seule et si l’intelligence artificielle forte existe un jour, elle pourra écouter seul. Mais ceci, c’est envoyer un lecteur de musique sur Mars et diffuser du Bach dans le vide humain. Car l’inverse existe, et les premiers sons de Mars captés et envoyés sur terre, n’ont pas été reçus sans émotion humaine.

Si une série de spectacles se propose, hors de la performance technologique et de la main, hors de la musique synthétique ou non, de nous interroger sur un cataclysme ; ce samedi soir-là sur la terre, le but fut totalement atteint.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Cataclysme Piano, un festival orchestré par Boxing Piano du 3 au 5 septembre 2021 au Théâtre du Galpon

Photos : © Erika Irmler

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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