Le boulevard de Courteline au Point Favre

Scènes de ménage et affaires de mœurs, petits travers et grosses engueulades : le théâtre de boulevard de Georges Courteline a résonné au Point Favre, le jeudi 2 septembre. La Cie Les Beaux Parleurs s’en est donné à cœur joie, dans Gros chagrins et autres plaisirs

Né en 1858 à Tours et mort en 1929 à Paris, Georges Courteline s’est fait connaître comme dramaturge dans le Paris montmartrois de la fin du 19e siècle. Friand de bons mots et d’estocades verbales, il aime croquer les défauts de ses contemporains – même les plus respectables ! C’est spécialement le cas dans les trois brèves pièces choisies par la Cie Les Beaux Parleurs : Gros chagrins, La peur des coups et Les Boulingrin. Tout commence dans un intérieur bourgeois. Pour l’occasion, la scène du Point Favre se transforme : quatre voiles blancs, proprets et aériens, tombent du plafond afin de figurer tour à tour des rideaux, des paravents ou des murs. Au centre, un canapé confortable (qui, dans la deuxième pièce, se transformera en lit conjugal), muni de coussins moelleux. Une chaise Louis-quelque-chose, un petit guéridon, un encrier. Le décor est posé.

Desperate housewives

Une coquette, en déshabillé de soie rouge, écrit à son guéridon. Soudain, on frappe à la porte : c’est une de ses amies qui, bouleversée (robe de soirée noire, boléro ajusté), s’élance tout désespoir dehors. Les talons claquent et les cris volent un peu haut – mais ce n’est pas si grave : il y a un rythme qui, malgré quelques émotions un peu sur-jouées, nous emporte rapidement. Passées les embrassades, la question fatidique arrive sur le tapis du salon : qu’arrive-t-il à la visiteuse ? « Mon mari me trompe… mon mari me trompe… je vais me suicider ! » Oh, que voilà un potin des plus alléchants.

Dans ce duo pour épouses délaissées, c’est tout l’univers des desperate housewives de son temps que dépeint Courteline : les ragots que l’on espère pouvoir ronger, les malheurs des autres qui nous réjouissent, les nôtres qui nous révoltent… et toujours cette hypocrisie mondaine qui fait feindre la compassion, l’amitié, le soutien. Le plus drôle, c’est que ces deux dames renvoient le public à ses propres contradictions – les femmes trompées mais qui ont enfin quelque chose à raconter, mais aussi les hommes, volages et décevants. Pourtant, on ne rit jamais autant que lorsqu’une des héroïnes, commentant la maladresse du mari ayant oublié une lettre compromettante dans sa poche de veste, s’exclame : « Une lettre oubliée ! Ce n’est pas à nous que ça arriverait !… » Ah, ça non. ABE.

« Je sais pas ce qui me retient de te péter la gueule… »

Cette phrase-culte des Bronzés font du ski, prononcée en 1979 par Michel Blanc, aurait pu être le sous-titre de la deuxième scénette de la soirée : La peur des coups. À présent, nous sommes dans la chambre à coucher de Monsieur et Madame, rentrés chez eux après une soirée dansante. Scène de ménage en perspective, avec un jeu de scène qui adopte le rythme envolé de la dispute, pour le plus grand plaisir du public ! Madame a accepté les avances d’un officier, ce qui évidemment déplaît à Monsieur. Les reproches pleuvent, mais Madame ne s’en offusque pas : moqueuse, elle sait bien que Monsieur en restera au stade des palabres, lui qui a plus de verve que de courage. Ah, il veut aller botter les fesses de l’officier pour lui apprendre ? « Mais vas-y, mais vas-y donc ! » Elle a même son adresse, s’il veut directement aller trouver l’outrecuidant. À l’attitude ironique de Madame répondent les ronds-de-jambes de Monsieur, qui multiplie les feintes et les esquives, tactiques d’évitement habilement menées pour ne pas se confronter à une situation fâcheuse. Dès lors, ce qui frappe, ce n’est pas la possible infidélité de Madame (lassée, depuis le temps, de partager sa vie avec pareil pleutre)… mais plutôt la lâcheté crasse de Monsieur : il ne suffit pas d’être grande gueule, encore faudrait-il assumer au lieu de casser les vases à tort et à travers. Las ! En désespoir de cause, Monsieur se rabattra finalement sur plus faible que lui. Exit l’officier (cible trop dangereuse), ce sera la bonne (renvoyée à l’aube) et le chat (qui n’en demandait pas tant) : du courage d’être lâche, en somme. Michel Blanc, face à Thierry Lhermitte, n’aurait pu qu’approuver.

L’arroseur arrosé chez la famille Adams

Pour la dernière historiette de la soirée, Les Beaux Parleurs s’installent dans le salon des Boulingrin. Monsieur et Madame Boulingrin, un couple bourgeois uni et bien sous tous rapports – du moins, à ce que raconte leur bonne. Dans cette pièce comique jouée pour la première fois en 1898, Courteline raconte l’histoire de Monsieur Des Rillettes, pique-assiette notoire, qui compte passer un hiver à l’œil en s’invitant plusieurs fois par semaine chez les Boulingrin… histoire de profiter de leur appartement coquet, de leur thé et de leur cheminée. Malheureusement pour Des Rillettes, les Boulingrin se révèlent en réalité au bord de l’implosion, chacun ayant de nombreux griefs à adresser à l’autre. Et voici notre pique-assiette pris entre deux feux, forcé de donner raison à Madame… avant de se rétracter pour ne pas mécontenter Monsieur. Et vice-versa.

Alternant entre comique de situation et de geste, Les Boulingrin égrène son intrigue à un rythme haletant, porté par les quatre comédiennes et comédiens de la Cie Les Beaux Parleurs. Si l’on tremble devant Monsieur Boulingrin (qui jongle entre explosion volcanique et calme glacé, digne du comte Dracula joué par Christopher Lee en 1958) ; si l’on frémit face à Madame Boulingrin (à la fois séductrice, manipulatrice et pleurnicharde) ; si l’on s’amuse du double jeu de la bonne (qui soutient à la fois ses maîtres et le pique-assiette), c’est surtout Monsieur Des Rillettes qui nous touche – tant il semble démuni dans cette maison de fous dont il essaie (en vain) de s’échapper. La scénette se clôt sur un final dramatique : les Boulingrins s’empoignent, la lumière s’éteint, des coups de feu retentissent… un incendie démarre ! Dans la dernière scène, Des Rillettes a repris place (bien malgré lui) dans un des fauteuils du salon, encadré par les Boulingrin et la bonne qui trinquent avec des sourires sinistres pendant que le feu dévore tout. Une vraie famille Adams, toute de noire vêtue, qui disparaît dans l’incendie. Ce final en demi-teinte, ni franchement boulevard, ni franchement tragédie, se laissait déjà percevoir à travers les musiques utilisées pour habiller les transitions entre les différentes scénettes. Tandis que des projections diverses (flots de pièces d’or, foules en marche) illuminaient les dais blancs, des mélodies au clavecin suggéraient le confort du mode de vie bourgeois qu’on allait se faire un plaisir d’égratigner… avant de se teinter de grincements inquiétants, suggérant que malgré les apparences, tout n’est pas si rose dans le petit monde de Georges Courteline.

Voilà de quoi faire réfléchir, il y a un siècle comme aujourd’hui.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Gros chagrins et autres plaisirs, de Georges Courteline, le 2 septembre à l’Espace Favre.

Mise en scène et jeu : Cie Les Beaux Parleurs.

Photo : © Cie Les Beaux Parleurs

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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