Blue Velvet, l’œuvre au noir de David Lynch

Film des débuts de Lynch, Blue Velvet (1986) marque l’affirmation d’un style que le réalisateur n’aura de cesse d’approfondir au cours des deux décennies suivantes.

La musique, étrange, envoûtante et un peu inquiétante, signée Angelo Badalamenti, compose un curieux contraste avec l’ambiance fifties que David Lynch donne à la photographie de son quatrième long métrage (après Eraserhead, Elephant Man et Dune). Nous sommes à Lumberton. Lumberton : ses pompiers qui passent en faisant signe de la main, ses maisons aux couleurs pimpantes et aux rosiers toujours bien arrosés. Un homme est d’ailleurs en train d’arroser sa pelouse lorsqu’il s’effondre, victime d’une crise cardiaque.  À trois minutes du début le drame peut commencer, car c’est en revenant de l’hôpital où son père est soigné que Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan) trouve une… oreille en décomposition dans un champ. Aidé par sa voisine Sandy Williams (Laura Dern), Jeffrey va mener l’enquête.

Tout fleure bon les premières fois dans ce film : première collaboration de Lynch avec Laura Dern (future Lula de Sailor et Lula), Blue Velvet marque aussi la reconnaissance de Kyle MacLachlan (après Dune) avant le rôle mythique de l’agent Dale Cooper que David Lynch lui écrira pour Twin Peaks. Ici, il n’est encore qu’étudiant mais préfigure, par ses audaces (se faire passer pour un dératiseur afin de pénétrer chez Dorothy Vallens, la chanteuse quelque peu instable et principale suspecte), son esprit de déduction, le rôle d’agent spécial du FBI qu’il incarnera quatre ans plus tard.

« C’est un monde étrange »

Jeffrey ne sait rien, tout comme le spectateur, et nous allons apprendre avec lui tout au long du film, au gré de ses erreurs (les fausses pistes du réalisateur : l’oreille appartient au mari de Dorothy) et de ses découvertes. Voilà qui crée un indéniable sentiment d’attachement pour le héros dont on se sent proche, et pour le film. Petit à petit pourtant, le réalisateur distille des informations, à Jeffrey et à nous à travers lui. Mais sans oublier de rajouter à nos interrogations : le père de Sandy est-il un flic corrompu ? Chez Lynch, tous les personnages sont louches et évoluent de surcroît dans un espace interlope. Au milieu de ce marasme, seuls Sandy et Jeffrey sont purs, voilà pourquoi ils risquent de perdre. C’est noir et désespéré mais pas si éloigné de la réalité si l’on y réfléchit bien. Lynch nous la dépeint simplement avec un regard déformé, comme au palais des glaces, et elle nous apparaît difforme alors qu’elle est simplement grossissante.

Blue Velvet est un film à énigme, indéniablement réussi puisqu’il figure parmi les 10 meilleures réalisations de cette catégorie[1]. Mais le plus intéressant réside dans le fait que David Lynch modernise le genre du film à enquête tout en en respectant les codes. Un peu à l’image de la chanson éponyme de Bobby Vinton (1963) qu’il offre dans une réinterprétation moderne et langoureuse à Isabella Rossellini, Blue Velvet revivifie le film d’enquête.

S’il respecte les règles, c’est donc que la modernité ne provient pas tant du fond que de la forme et de ce climat surréaliste, à la limite du fantastique, que l’auteur y met. Dans Blue Velvet, le voyeur se fait démasquer, les femmes se déshabillent mais les hommes aussi ! Même la scène du mari, de la femme et de l’amant dans le placard aurait pu être cliché, mais Lynch prend soin de transformer un personnage en pervers psychopathe, un autre en introverti impuissant tandis que le troisième sera fragile psychologiquement. Par conséquent, ce n’est plus tout à fait du Boulevard ou du Vaudeville, ou plutôt si : du Vaudeville mais chez les fous !

Le regard de l’amour

Et puis, il y a les gros plans d’Isabella Rossellini, qui sont d’un sensuel… C’est qu’elle est filmée par le regard de l’amour (celui de Jeffrey quand il la regarde et, plus certainement celui de Lynch, alors sur le point de se mettre en couple avec elle[2]).

Après une heure de film, nous sommes partis bien loin mais on en sait toujours très peu et l’envie n’en est que décuplée. Comme Jeffrey à Dorothy, nous sommes accros à cette histoire, son climat, son atmosphère, son délicieux goût de dangerosité. Et l’on peut faire confiance au réalisateur pour faire rebondir son scénario et nous emmener encore plus loin.

Le Arlene’s Diner où Jeffrey et Sandy se retrouvent, le Slow club où Dorothy chante… Lynch crée une mythologie comme il le refera avec la passion pour le café de l’agent Cooper dans Twin Peaks. De nouveaux personnages (l’homme en jaune), de nouvelles victimes (le dealer et la femme aux jambes cassées) relancent possiblement l’histoire tandis que le cœur de Jeffrey balance toujours davantage entre Dorothy la brune et Sandy la blonde. En cela, Blue Velvet préfigure Mulholland Drive, mais aussi Inland Empire (pour son côté alambiqué) et, évidemment, Twin Peaks. S’il ne pousse pas l’étrangeté au niveau de ce qu’il fera dans sa série, il en pose assurément les jalons.

Avec ses personnages plus bizarres les uns que les autres (« un clown couleur caramel qu’on appelle le marchand de sable »), c’est à un univers aux confins de la folie que Lynch nous convie (alors que dans Lost Highway, c’était la psyché d’un homme malade). D’ailleurs, les lignes jaunes discontinues de la chaussée, centrales dans Lost Highway, sont déjà présentes ici.

Véritable matrice originelle du style du réalisateur, tout David Lynch tient dans les 120 minutes de ce film. Inspiration formelle tout d’abord (en gros plan, des ciseaux coupent le ruban « Do not cross » isolant la scène du crime alors que le médecin légiste venait d’affirmer que l’oreille avait été coupée aux ciseaux !), même si ce n’est pas ce qui vient spontanément à l’esprit quand on pense à Lynch. Non, ce qui marque le plus dans ce film à la vénéneuse beauté, c’est que l’on trouve déjà toutes les obsessions de Lynch ; preuve si besoin en était que le réalisateur n’invente rien et qu’à travers son œuvre il ne fait finalement qu’approfondir ce qui était déjà présent, en germe, dès le début. On le voit, David Lynch creuse son sillon, qui deviendra l’un des plus intéressants du cinéma de la fin du XXe siècle.

Bertrand Durovray

Référence : Blue Velvet, de David Lynch, avec Kyle MacLachlan, Laura Dern, Isabella Rossellini, Dennis Hopper… 1986, 120 minutes.

Photos : © DR

[1] selon l’American Film Institute.

[2] Alors qu’ils se sont rencontrés sur le tournage de Blue Velvet, le réalisateur et l’actrice se mettront en ménage dès la fin du film et formeront pendant quatre ans l’un des couples les plus glamours de Hollywood.

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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