Bouchra ou la difficulté de se dire
L’animation peut devenir un terrain d’entente entre le réel et l’intime. Cosignée des plasticiennes et réalisatrices Orian Barki et Meriem Bennan, Bouchra est une autofiction féminine mélancolique, sensible et déroutante.
On entre dans Bouchra comme dans un rêve familier qui aurait légèrement déraillé. Tout semble reconnaissable : les rues de Brooklyn, les intérieurs de Casablanca, la fatigue d’une artiste face à son ordinateur, le téléphone que l’on garde près de soi par habitude ou par inquiétude. Et pourtant, quelque chose cloche délicieusement.
Les corps ont des museaux, des poils, des oreilles animales. Bouchra, jeune réalisatrice marocaine installée à New York, est une coyote aux yeux d’une expressivité littéralement renversante. Sa mère, Aïcha, restée au Maroc, appartient au même bestiaire affectif. Ce déplacement donne au premier long métrage de Meriem Bennani et Orian Barki sa couleur : une œuvre intime et étrange, qui parle de choses très humaines en refusant le naturalisme attendu.
Autofiction
Bouchra a 35 ans. Vêtue d’un blouson de cuir et affichant un look queer, elle tente d’écrire son premier film autobiographique, mais la page blanche la tient en respect. Le sujet est là, brûlant, impossible à contourner : son coming-out, neuf ans après une lettre envoyée à ses parents depuis New York.
À Casablanca, sa mère répond au smartphone, parle, esquive parfois, écoute aussi. Les conversations nourrissent peu à peu le scénario autant qu’elles réveillent ce qui n’a jamais été vraiment apaisé. Le film avance entre deux villes, deux langues affectives, deux manières de tenir debout.
D’un côté, la précarité nerveuse d’une vie d’artiste new-yorkaise. De l’autre, le tissu familial marocain, ses gestes de tendresse, ses silences, ses prudences. Sans surprise, les deux femmes tuilent dans une même phrase le français, l’anglais et le darija, la langue de la rue, de la famille, de l’humour, des chansons et du cinéma populaire marocain. Pour servir ses voix et vies de femmes, le choix d’un ton intime et apaisé, hier radiophonique, aujourd’hui de podcast, parfois chuchoté, sans éclat ni brisure, creuse l’écoute si ce n’est l’empathie.

Tendresse et doute
Ce qui frappe d’emblée, c’est que Bouchra ne cherche pas le grand affrontement. Son coming-out n’est pas scénarisé comme un coup de théâtre, mais comme une onde longue. Ou plutôt une météo intérieure qui continue de modifier l’air des années après l’aveu. Une lettre a ouvert une brèche, puis le temps a passé, avec ses compromis, ses nouvelles données à moitié, ses oublis arrangés.
Bouchra sort, écoute en studio une émission de radio marocaine notamment animée par son amante à silhouette effilée de grenouille, retrouve des amies, croise des désirs, tente de vivre. Mais quelque chose reste pris dans la gorge. La distance n’est pas seulement géographique. Elle est faite de phrases qui s’arrêtent trop tôt, de mots introuvables, de conversations où l’amour existe sans encore savoir comment accueillir toute la vérité.
La mère, sans procès
La grande justesse du film tient à ce refus de transformer la mère en obstacle. Aïcha n’est ni une figure archaïque ni une ennemie symbolique. Elle est une voix, une mémoire, un monde. Bouchra ne plaque pas une thèse sur « la famille marocaine » et ne réduit pas une culture à un bloc de tabous.
Le film observe plutôt, avec une délicatesse rare, comment une mère et sa fille cherchent un terrain d’entente, chacune depuis son propre rivage. Cette nuance change tout. La douleur circule des deux côtés, sans procès ni absolution. Le téléphone devient alors un espace dramatique immense : un fil tendu entre la complicité, la pudeur et l’impossibilité de tout dire.

Making-off
Bouchra elle-même est construite dans cette oscillation : des élans amoureux, une fatigue de créatrice, une colère qui ne sait pas toujours où se poser. Elle veut faire un film sur ce qui lui résiste et découvre que la matière la plus vive ne se laisse pas écrire d’avance, un peu à la manière de Chantal Akerman avant elle. En témoigne cette alliance rare : une forme austère, presque minimale, et une émotion souterraine immense. La cinéaste belge a déplacé le cinéma féministe, autobiographique et expérimental en montrant que la vie ordinaire, filmée avec exactitude, pouvait devenir un champ de bataille intime, social et politique.
Le dispositif du film dans le film pourrait tourner au jeu de miroirs vain. Et même déboussolant à la fin dans le sillage d’Agnes Varda montrant les coulisses d’un tournage. Bouchra présente alors à sa vraie maman l’actrice qu’elle a choisie pour jouer sa mère. Or, ici ce dispositif se justifie par le trouble même du personnage. Bouchra ne raconte pas seulement son histoire : elle cherche la bonne distance pour la regarder sans trahir les êtres qu’elle aime. Ses relations amoureuses, ses attirances, ses amitiés dessinent autour d’elle une vie présente, charnelle, parfois heurtée.
Mais le centre émotionnel demeure dans ces appels où l’on devine que le silence n’est jamais vide. Au contraire, il protège, retarde, blesse aussi. Choix rare, le film montre à l’envi les moments où la cinéaste en herbe semble en complète jachère. Ainsi soit-elle dans un cinéma quasi-désert flanquée de son magnum de popcorn inentamé. Et plus loin, chez elle, affalée sur son lit, quasi neurasthénique face à des jeux tv d’une grande vacuité.
Peau d’image
Visuellement, Bouchra est immédiatement reconnaissable. Les personnages animaliers en 3D évoluent dans des décors qui gardent une patine de prise de vue réelle, même si la prise de vue opte épisodiquement pour le surplomb ou le passage sous les corps. Le procédé prolonge l’expérience de 2 Lizards, la série animée que Bennani et Barki avaient réalisée pendant la pandémie.
Mais le long métrage en tire une ampleur plus sombre et nocturne. New York, Casablanca et Rabat ne deviennent pas de simples fonds exotiques : ce sont des espaces affectifs, des lieux où la lumière raconte déjà quelque chose du lien entre les personnages. Les intérieurs de la maison d’Aïcha irradient de couleurs chaudes, tandis que les rues new-yorkaises semblent parfois traversées par une lumière de film noir où l’on reconnaît l’influence du pictorialisme en clair-obscur (sfumato) cher au cinéaste de In The Mood for Love, Wong Kar Wai.
On croit reconnaître le réel, puis un pelage, une babine, une oreille viennent rappeler que tout est légèrement déplacé. Cette étrangeté crée à la fois proximité et distance, comme si l’animation permettait d’approcher une vérité trop sensible sans l’exposer brutalement.

Beauté rugueuse
Il y a dans cette image ponctuée de glitchs une beauté rugueuse, à rebours de la fluidité polie des grands studios. La 3D garde une part d’artifice, parfois même une légère raideur, mais c’est aussi ce qui fait son charme. Le film tire sa singularité du désaccord entre le réalisme des décors et l’étrangeté assumée des corps.
Pour la névrose moderne filtrée par l’animal, on songe par éclairs à BoJack Horseman, série d’animation satirique pistant un cheval anthropomorphe, ex-star d’une sitcom des années 90, dépressif et alcoolique. Mais Bouchra garde sa ligne : moins satire sociale que journal intime dérouté.
Paroles en suspens
Le film repose beaucoup sur la voix. Appels, messages, échanges tendres ou maladroits : Bouchra écoute les inflexions autant que les mots. Les conversations ne vont pas toujours vers une révélation. Elles contournent, hésitent, reviennent, laissent une gêne en suspens. C’est là que se sent l’origine documentaire du projet, lorsque les réalisatrices réintroduisent des enregistrements de conversations réelles avec la mère de Meriem Bennani. Le film semble alors moins construit comme une démonstration que comme une matière trouvée, déplacée, recomposée au montage.
La musique de Flavien Berger accompagne ce mouvement sans l’écraser. Elle soutient l’émotion au lieu de la dicter. Le son crée un cocon instable où chaque appel peut devenir une scène décisive. Une phrase anodine, un silence après une question, une intonation qui se ferme : tout compte. Bouchra rejoint ainsi un cinéma de la distance domestique, où le drame ne passe pas par l’explosion mais par l’infime variation d’une voix aimée.

Trop embrasser
Mais cette liberté a ses limites. À force de circuler entre autofiction, documentaire, film en train de s’écrire et fragments de vie new-yorkaise, Bouchra donne parfois l’impression de refuser de choisir. Tout l’intéresse : la mère, l’exil, le désir, la création, les amours, les amitiés, la gêne familiale, la forme même du récit.
Certains passages semblent davantage occupés à vérifier la puissance du dispositif qu’à faire avancer le trouble de Bouchra. Le film fascine alors plus qu’il ne bouleverse. Parfois, il regarde son propre miroir au moment où l’on voudrait qu’il creuse plus franchement la blessure qu’il a ouverte.
La narration, construite dans un mouvement de recherche, conserve ainsi une fragilité visible. Elle bifurque, s’attarde, revient sur ses pas, au risque de diluer par endroits la tension émotionnelle. Quant au choix des animaux anthropomorphes, il est à double tranchant. Lorsqu’il fonctionne, il permet au film d’approcher l’intime sans l’écraser sous le réalisme.
Distance
Lorsqu’il s’essouffle, il installe une distance supplémentaire, presque une vitre entre le spectateur et la douleur des personnages. La 3D, volontairement datée et artisanale imaginant des silhouettes marionnettiques découpées en volumes, peut, elle aussi, provoquer ce léger flottement : on admire l’audace, mais l’émotion ne passe pas toujours avec la même intensité.
À trop vouloir préserver toutes les nuances, le film perd ponctuellement la netteté de son geste. Il touche d’autant plus lorsqu’il cesse de se regarder inventer sa forme et revient à ce qui le fonde : une fille, une mère, une voix au téléphone, et l’immense difficulté de se dire sans perdre l’autre.
Vérité animée
Ce qui demeure, au bout du compte, c’est moins la question du coming-out que celle de la parole après le choc. Comment rester la fille de sa mère sans se réduire à ce qu’elle peut entendre ? L’opus ne prétend pas résoudre cette interrogation. Il la laisse vibrer dans une forme composite, entre comédie mélancolique, portrait d’artiste, drame familial et essai animé.
Derrière ses coyotes, ses lumières bleues, ses intérieurs marocains, ses nuits new-yorkaises et son humour discret, Bouchra raconte une chose si simple et si difficile. Il ne suffit pas de dire qui l’on est. Encore faut-il trouver quelqu’un, en face, qui puisse apprendre à l’entendre. Et parfois, ce quelqu’un est la personne que l’on aime le plus, celle à qui l’on téléphone encore et toujours. Malgré la peur, malgré les années, pour entendre une voix maternelle répondre.
Bertrand Tappolet
Référence :
Bouchra de Meriem Bennani & Orian Barki (2025) Italie, Maroc, États-Unis
Visible aux Cinémas du Grütli, Genève et sur plateformes
Photos : © 2 Lizards Production
