Cette terrible chance d’exister
Quinze ans après une mémorable Mouette, Françoise Courvoisier revient à Tchekhov et s’attaque à cet Everest de mélancolie qu’est Oncle Vania. Porté notamment par le formidable Astrov de Vincent Bonillo, ce monument écrit au crépuscule du XIXe siècle résonne avec une stupéfiante actualité. Travail, argent, désir, épuisement, destruction du vivant : et si Tchekhov avait déjà tout compris de notre obsolescence programmée ? C’était à voir ce mois d’octobre aux Amis Musiquethéâtre.
Une maison de campagne. Des repas. Du thé. Des comptes. Quelques verres de vodka. Des gens qui travaillent. D’autres un peu moins. Des êtres qui s’aiment, mais rarement dans le bon sens. Et le temps qui passe. L’ennui existentiel mortifère.
Il y a dans Oncle Vania un vague à l’âme, une formidable force d’inertie, un à-quoi-bonisme paralysant. Tchekhov écrit ce chef d’œuvre dans la Russie de la fin du XIXe siècle, peu après l’abolition du servage et alors que le pays connaît une industrialisation accélérée et d’immenses bouleversements sociaux. L’ancien ordre féodal agonise, le capitalisme moderne s’installe et la révolution de 1905 se profile déjà à l’horizon. Tchekhov se tient exactement au milieu de cette faille historique. Lui-même petit-fils de serf, devenu médecin et écrivain reconnu, il regarde un monde ancien se décomposer, inquiet pour la suite. C’est dans ce contexte que naît la pièce. Car Oncle Vania peut se lire comme une formidable histoire d’obsolescence programmée. Non pas celle de nos écrans actuels, mais celle des êtres de tout temps.
Des humains terriblement seuls au milieu des autres. Des anti-héros qui préfigurent le néo-romantisme et l’ultra-moderne solitude. Ni morale explicite, ni événement spectaculaire. Tchekhov oblige à regarder des individus sans les réduire à leur fonction dramatique. Il y a donc Vania qui découvre, à quarante-sept ans, qu’il a offert ses meilleures années à Sérébriakov, père de Sonia, veuf et professeur retraité, qu’il considère désormais comme un imposteur. Sonia, la nièce de Vania, donc, qui travaille sans relâche sur un domaine qui lui appartient mais dont elle ne profite guère. Et aussi le médecin Astrov qui soigne les autres, plante des arbres pour les générations futures et se détruit tranquillement à la vodka. Quant à Elena, nouvelle épouse du professeur, elle a sacrifié sa jeunesse au confort social. Bref, tout le monde semble passer à côté de sa vie. À qui profite le crime ?

Et c’est là que Tchekhov devient terriblement politique sans jamais le montrer ostensiblement. Dans cette Russie où l’argent, le travail, l’industrialisation, l’appauvrissement de l’ancienne noblesse et les déplacements de classes deviennent des forces nouvelles, Oncle Vania, sans risquer le plaidoyer marxiste, pose une question formidablement actuelle : qui produit la valeur et qui en bénéficie ? Vania et Sonia travaillent sans compter. Ils gèrent le domaine, économisent, remboursent les dettes et envoient depuis des années de l’argent à Sérébriakov. Puis le professeur débarque et propose tranquillement de vendre la propriété pour transformer la terre en capital financier mieux rémunéré. Tout est là. Ce qui a été travaillé, habité, transmis, aimé pourrait devenir un placement. La terre devient rendement. Le temps devient argent. Et la vie des autres une variable d’ajustement. Difficile de ne pas y entendre une critique incroyablement moderne de la marchandisation du monde et du capitalisme naissant. Travailler protège-t-il réellement de l’absurde ? Produit-il nécessairement du sens ? Ou peut-on passer sa vie entière à s’activer pour découvrir, comme Vania, que l’on travaillait précisément à côté de sa propre existence ? Car ce qui frappe Vania dans la pièce, c’est qu’il se rend compte qu’il n’a pas simplement perdu de l’argent : il a parié toute son existence sur la promesse d’un autre homme. Et lorsque cette valeur symbolique s’effondre, il ne lui reste rien. Son investissement était mauvais. Son idole ne valait pas le cours auquel il l’avait achetée.
Heureusement, il y a la nouvelle épouse de Sérébriakov : Elena. Et avec elle, une force d’attraction vitale, une lumière irradiante. Clarisse Morizot compose cette apparition lumineuse autour de laquelle tout l’équilibre de la maison se dérègle. Non qu’Elena provoque intentionnellement quoi que ce soit. Elle existe. Cela suffit. Dans une maison structurée par le travail, la répétition, la dette et l’ennui, elle introduit soudain le désir. Le désir d’aimer, de toucher, de partir. Le désir, surtout, d’une autre vie. Vania la regarde et voit sa jeunesse perdue. Astrov la regarde et retrouve sa capacité de désirer. Sérébriakov l’épouse pour ne pas voir le temps qui passe. Elena représente ainsi un horizon vers lequel les hommes viennent déposer leurs fantasmes. Plus qu’une femme à conquérir, elle est la possibilité soudain incarnée de ce qui aurait pu être une vie réussie. Elle ne détruit rien. Elle rend visible ce qui l’est déjà.

Et puis il y a Astrov. Vincent Bonillo en donne une incarnation absolument époustouflante de singularité. Son phrasé haché, ses ruptures, cette gestuelle presque syncopée font entendre un homme dont la pensée semble aller plus vite que la possibilité de la mettre en ordre. Quelque chose paraît toujours sur le point de déborder : fatigue, intelligence, désir, alcool, colère ou désillusion. Bonillo refuse d’en faire un être romantique pour composer un organisme sous tension, spectaculairement vivant parce que déjà terriblement usé. C’est une performance d’autant plus forte qu’Astrov pourrait presque donner son titre à la pièce. On peut voir en lui l’un des personnages les plus directement apparentés à son créateur : médecin comme lui, observateur du monde, amoureux de la terre et obsédé par ce que les hommes détruisent à force de ne penser qu’à eux-mêmes. Visionnaire, il affirme ainsi que l’humain appartient à un environnement qu’il détruit en croyant le posséder.
Dans cette dualité apparemment contradictoire apparaît une marque de fabrique constante des personnages de Tchekhov.Celle de nous ramener à ce que nous sommes : des êtres paradoxaux, contradictoires, ambivalents, complexes, profondément humains. Cela donne sur scène des personnages attachants car proches de nous, mystérieux, avec pour chacun-e une part de lumière et une autre d’ombre. Tchekhov ne juge ni ne sauve aucun personnage, et c’est en cela qu’il nous touche et nous bouleverse. Pas d’esbrouffe, seulement une tentative de comprendre la complexité de ces humains envieux, fatigués, cyniques, égoïstes… pour lesquels on ressent de la tendresse car ils sont comme nous…
Astrov veut sauver la planète mais ne sait déjà plus se sauver lui-même. Il s’inquiète de ce que deviendra la Terre dans cent ans alors qu’il est presque incapable d’imaginer sa propre vie le mois prochain. Il plante des arbres qu’il ne verra pas grandir tout en laissant dépérir son existence. Engagé et pessimiste. En vrac. Comme nous ?

Françoise Courvoisier semble avoir parfaitement compris cela. Il faut beaucoup d’expérience et d’humilité pour s’attaquer à pareil monument. Rares sont celles et ceux qui y parviennent avec une telle maîtrise. Et c’est admirable car elle ne plaque aucune démonstration sur la pièce. Elle fait juste et totalement confiance aux acteur/trices. Pierre Dubey campe ainsi un Vania remarquablement juste, qui ne devient jamais seulement cette victime magnifique que l’on pourrait facilement plaindre. Il est drôle, agaçant, amoureux, lucide et parfaitement ridicule lorsqu’il se transforme soudain en meurtrier d’opérette. Car enfin Vania tire. Il rate. Puis il retire. Et il rate encore. Même son meurtre échoue. Voilà peut-être tout Tchekhov.
Chez n’importe quel autre dramaturge, deux coups de revolver entraîneraient le dénouement. Ici, presque rien. Sérébriakov repart. Elena aussi. Astrov retourne soigner ses malades. La vieille Maria Vassilievna reprend sa lecture et Teleguine sa guitare. Et Sonia et Vania retournent aux comptes. La révolution personnelle a échoué et le monde recommence exactement là où il s’était interrompu. Ce retour à l’ordre pourrait être désespérant. Il ne l’est pas tout à fait. Car il reste Sonia. Il faut vivre. Il faut travailler. Et peut-être est-ce cela qui bouleverse tant dans Oncle Vania. Tchekhov ne promet aucune récompense terrestre à celles et ceux qui auront bien vécu. Il ne dit même pas que le travail sauve. Il constate seulement que face à l’absurdité de l’existence, une possibilité demeure : faire quelque chose malgré tout. Soigner. Aimer. Tenir des comptes. Prendre soin des autres. Planter des arbres sous lesquels nous ne nous assiérons jamais.
Cent trente ans après son écriture, difficile de ne pas y reconnaître notre monde : épuisement au travail, marchandisation du vivant, crise écologique, désir d’une autre existence, inquiétude face au vieillissement, difficulté d’aimer et cette impression que le temps passe beaucoup plus vite que nous. Mais fort heureusement, il y aura toujours la lumière de quelques êtres pour nous rappeler qu’au-delà de nos obsolescences programmées et de cette terrible chance d’exister, la vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie[1].
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Oncle Vania, d’Anton Tchekhov aux Amis Musiquethéâtre du 15 septembre au 11 octobre 2026
Mise en scène : Françoise Courvoisier
Avec Pierre Dubey, Vincent Bonillo, Clarisse Morizot, Edmond Vuilloud, Patricia Mollet-Mercier, Juliana Samarine et Pierre Omer
Photos : ©Anouk Schneider
https://lesamismusiquetheatre.ch/oncle-vania-anton-tchekhov/

[1] Citation d’André Malraux
